" L’Inconnue du quai de Javel", plaidoyer littéraire pour la liberté des femme

Par Odile Lefranc

Avec ce roman remarquablement documenté et plein de la verve qu'on lui connait Philippe Jaenada, qui vient de remporter le Goncourt 2026 grâce à ce livre, redonne vie à Louise Cansot, modèle parisien des années 1940, tout en résolvant un mystère à la manière d’un Simenon. Un tour de force littéraire justement récompensé.

C’est une contre-enquête littéraire. Spécialiste des affaires oubliées, après La Serpe ou La Petite Femelle, Philippe Jaenada s’impose comme un archéologue des destinées tragiques. Dès les premières pages, son récit embarque pour une plongée dans le Paris d’après-guerre. En septembre 1949, le corps d’une jeune femme est retrouvé sur le quai de Javel. Il s’agit de Louise Cansot, l’un des modèles les plus en vue de Montparnasse. Malgré des investigations menées au pas de charge, le coupable ne sera jamais identifié. Soixante-dix ans plus tard, l’auteur s’empare de ce cold case avec la rigueur d’un commissaire Maigret et la sensibilité d’un romancier.

Contrairement aux enquêtes classiques, qui se concentrent sur le meurtrier et cherchent à comprendre son acte, Jaenada place la victime au cœur du récit. Louise, Bretonne issue d’un milieu modeste venue chercher fortune à Paris, personnifie à elle seule les nombreuses jeunes filles de l’époque qui ont rejoint la capitale avec l’espoir de gravir socialement les échelons. En devenant modèle, elle s’ouvre à une vie de bohème qu’elle aime autant que celle-ci la consume. Sa grâce naturelle et son port de tête en font l’égérie des peintres de Montparnasse. Elle fréquente le Dôme, économise pour sa fille, Nathalie, placée en nourrice en banlieue et née de père inconnu, et mène une vie libre et affranchie.

Jaenada fouille les cartons du quai des Orfèvres : procès-verbaux, auditions, lettres, pièces à conviction. Il retrace, minute par minute, les derniers jours de Louise, décortique ses fréquentations, sa famille, ses nombreux amants, se rend sur les lieux qu’elle a elle-même fréquentés, et, par la magie de sa plume, fait revivre le Montparnasse de l’époque. Les pavés luisants sous la pluie, les ateliers de peintres, l’odeur des cafés enfumés... Jaenada, à l’instar de Simenon, devient un enquêteur, mais aussi un conteur qui nous prend par la main.

Son écriture foisonnante, rythmée par d’innombrables parenthèses, entrelace pensées personnelles, doutes, recherches et rencontres. Véritables boîtes de Pandore, ces incises deviennent des digressions qui nous font elles-mêmes avancer dans l'exploration de cette tragédie. Entre son obsession pour Louise Cansot et celle pour Simenon (dont il a lu les soixante-quinze romans), l’auteur finit par calquer l’écriture sur l’enquête, ou l’inverse, si bien que le lecteur devient, à sa façon, un Maigret qui élucide une énigme.

Somme d’archives, cet opus est bien plus qu’une reconstitution. C’est une peinture de la condition des femmes de l’époque dont les reflets nous parviennent encore aujourd’hui.

L'Inconnue du Quai de Javel, de Philippe Jaenada, 23 euros, Editions Flammarion.

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