Laure Mi Hyun Croset nous parle de « La jeune fille et la mer »
Propos recueillis par Odile Lefranc
La romancière suisse née à Séoul, autrice notamment de Made in Korea et Le beau monde, réputée pour sa plume ironique et élégante, partage avec nous son admiration éperdue pour le dernier chef-d'œuvre de David Vann.
“C’est avec Sukkwan Island que j’ai commencé ma plongée dans le monde à la fois solaire et ténébreux de Vann. Selon moi, cet auteur, couronné de plusieurs prix dont le Médicis étranger 2010, est l’un des meilleurs romanciers contemporains ! Il est doté d’une aptitude exceptionnelle à percevoir les dysfonctionnements des relations humaines, et possède un talent rare pour les retranscrire dans des dialogues glaçants, mais parfois drôles par l’intensité de leur cruauté, presque insoutenable.
On retrouve son écriture à vif dans La jeune fille et la mer. Il y est question d’une jeune Philippine qui croit percevoir dans le magnifique voilier de Bob, un étranger beaucoup plus âgé qu’elle et très quelconque, une planche de salut. Ce roman incandescent, qui se déroule sur des eaux sublimes mais inquiétantes, révèle avec une immense acuité la difficulté à sortir d’un rapport de domination entre Occidentaux et Orientaux, entre hommes et femmes, entre riches et démunis et même entre les locaux qui ont du pouvoir et ceux qui en sont dépourvus.
David Vann, au moyen d’une infinie subtilité, décrit les questionnements intimes d’une jeune femme de vingt et un ans qui tente de faire fléchir son destin avec une intelligence opiniâtre, mais qui se heurte à une forme de déterminisme, ainsi qu’aux lâchetés concrètes des autres, y compris celles de sa propre famille.
Si ce roman dit l’impuissance des êtres humains à se libérer et à trouver du sens à leur existence, il exprime aussi avec brio à quel point la littérature excelle à célébrer la beauté, même dangereuse, de la nature, et à illustrer les questions existentielles les plus simples comme les plus complexes, sans réduire le monde ni fournir de solution prête à l’usage. On se demande encore en refermant l’ouvrage s’il vaut mieux courir à notre perte avec panache ou s’accommoder de sa médiocre destinée”
La jeune fille et la mer, de David Vann, traduction de Laura Derajinski, 23,90 euros, Éditions Gallmeister
L’actu de Laure Mi Hyun Croset : Après la publication de huit ouvrages dont Le beau monde (Editions Albin Michel, finaliste du prix Soroptimist) roman à l’humour mordant et Made in Korea (Editions OKAMA) récit du retour en Corée d’un adopté diabétique, l’écrivaine s’apprête à promouvoir les traductions de ses précédents ouvrages traduits en coréen, en italien et en albanais. Elle écrira et réalisera son premier film à l’automne 2026