« La Gosse », tu seras une femme, ma fille.
Par Marine Varlet
Adapter l’intime sans le trahir. Avec ce roman graphique, Cati Baur transpose en images le texte de Nadia Daam et donne corps à une relation mère-fille traversée par le deuil, le doute, le temps qui passe, avec son lot de dissonances générationnelles.
Dans La Gosse, Cati Baur ne se contente pas d’illustrer le roman de Nadia Daam. Elle le déplie. Elle lui donne un espace, un rythme, une respiration propre. L’histoire s’ancre dans une situation simple en apparence : une mère élève seule sa fille adolescente après une séparation, puis la mort du père. À partir de là, tout se joue dans le quotidien. Rien d’exceptionnel, et pourtant tout est là. La tendresse, l’inquiétude, les maladresses, et cette sensation persistante de ne jamais faire exactement ce qu’il faudrait.
L’album ne suit pas une intrigue linéaire. Il avance par fragments, scènes de vie, éclats de mémoire. Les premières fois, les disputes, les silences, les gestes anodins qui deviennent soudain décisifs. Ce morcellement épouse une réalité familière : celle d’une parentalité qui ne s’apprend pas, mais s’invente au fil des jours. La mère observe, doute, ajuste. Elle tente d’accompagner sans retenir, de protéger sans enfermer. Une tension constante, jamais théorisée mais toujours vécue.
Ce qui traverse le récit, c’est moins l’idée d’éduquer que celle de grandir ensemble. La fille change, prend le large, résiste. La mère, elle, revisite ses propres repères, ses héritages, ses angles morts. Le livre installe alors un double mouvement : celui d’une adolescence qui se construit, et celui d’une adulte qui se reconfigure en miroir. Une circulation discrète mais continue entre deux générations qui ne cessent de se répondre.
Le deuil, présent dès l’ouverture, ne devient jamais un centre unique. Il agit plutôt comme une faille initiale, un point de bascule à partir duquel tout le reste s’organise. L’absence du père ne se résout pas, elle s’intègre dans le quotidien, dans les non-dits, dans les réactions inattendues. Notamment chez cette “gosse” qui ne pleure pas, et dont le silence devient une énigme à apprivoiser.
Graphiquement, Cati Baur choisit la retenue. Son trait fin, expressif, et ses couleurs pastel installent une douceur qui n’efface jamais la complexité des émotions. L’espace domestique devient un refuge mouvant, parfois cocon, parfois terrain de dissension. La mise en page, souvent souple, accompagne les variations du récit, entre moments très enracinés dans le concret et instants plus introspectifs.
L'humour empreint l'atmosphère, discret mais essentiel. Il ne désamorce pas les difficultés, il permet de les regarder sans les figer. Une remarque, une situation absurde, un détail du quotidien suffisent à faire basculer une scène et à rappeler que ce rapport se construit aussi dans l’imprévu, dans les écarts. Ce mélange de légèreté et de gravité donne au livre sa tenue, sans jamais l’alourdir.
La Gosse s’impose ainsi comme un texte de transmission au sens large. Non pas ce que l’on enseigne, mais ce que l’on transmet malgré soi : les peurs, les gestes, les manières d’aimer. Et, en creux, cette idée plus inconfortable : aimer un enfant, c’est aussi accepter de le voir s’éloigner.
Sans chercher à conclure ni à délivrer de réponse, le roman graphique tient sur cette ligne précise. Celle d’une relation qui ne se stabilise jamais tout à fait, mais qui, dans ses hésitations mêmes, trouve une forme de justesse.
La Gosse, de Cati Baur, d’après l’oeuvre de Nadia Daam, 20 euros, Editions Rue de Sèvres