« L’envol du pélican », grandir avec ce qui ne se dit pas
Par Marine Varlet
Entre Lima et Paris, ce roman graphique ne raconte pas seulement un traumatisme. Il en suit la trace, diffuse, persistante. Un ouvrage puissant qui regarde en face ce que le silence fabrique quand il s’installe trop tôt.
Avec L’envol du pélican, Sophie Révil et Rudy Ortiz, accompagnés aux illustrations par Antonia Bañados, construisent un récit d’une maîtrise rare sur un terrain délicat. Daniel grandit à Lima, dans un équilibre déjà fragile, jusqu’à l’irruption d’une figure proche, charismatique, dont l’influence déborde peu à peu du cadre de la relation familiale. Le livre installe une proximité, puis une dérive. L’emprise ne surgit pas, elle s’infiltre, et c’est précisément ce glissement qui donne au récit sa tension.
L’enfance, ici, n’est pas brisée dans un éclat spectaculaire. Elle est déplacée, détournée, rendue incertaine. Le texte refuse les effets et laisse apparaître une mécanique plus insidieuse : celle d’un vécu qui ne s’oralise pas au moment où il se produit. Ce décalage, entre ce qui est subi et ce qui peut être nommé, structure tout cet opus. Il ne s’agit pas de prouver, ni de démontrer, mais de rendre perceptible une zone trouble où les repères cèdent sans bruit.
Le travail graphique assume une frontalité nette. Les images, parfois crues, ne cherchent ni l’esthétisation ni le détour. Elles exposent ce que le texte retient, imposent une présence que le récit ne verbalise pas toujours. Cette tension entre les mots qu’on endigue et l’exposition visuelle évite le piège du voyeurisme tout en exigeant du lecteur qu’il fasse face au réel. Il ne peut pas s’abriter derrière l’implicite.
À l’âge adulte, Daniel ne revient pas simplement sur son passé. Il tente d’en comprendre les contours, avec les outils dont il dispose désormais. La narration glisse alors vers une autre temporalité, celle où l’expérience doit être réinterprétée pour devenir intelligible. Ce déplacement est central : il ne s’agit pas de révéler un fait, mais d’en mesurer les effets dans la durée, là où le silence a continué de produire ses propres récits.
Sans jamais céder au didactisme ni chercher à refermer ce qu’il ouvre, L’Envol du pélican s’impose comme une chronique de l’après. Il ne propose pas de résolution, encore moins de réparation. Il tient sur une ligne plus exigeante : celle qui consiste à rendre visible ce qui a longtemps échappé au regard, et à accepter que certaines histoires ne se résolvent pas, mais se traversent.
L'envol du pélican, de Sophie Révil et Rudy Ortiz, avec les illustrations d’Antonia Bañados, 26 euros, Editions Sarbacane