“ Les Petites Distances”, disparaître pour redevenir visible
Par Marine Varlet
Certains ouvrages défient l’idée selon laquelle il ne faudrait lire que les livres qui figurent dans l’actualité littéraire “chaude”. Album publié en 2018, Les Petites Distances de Véro Cazot et Camille Benyamina est passé à l’époque sous les radars. Huit ans plus tard, ce roman graphique mérite pourtant qu'on le découvre ou redécouvre. Derrière son postulat fantastique, celui d'un homme qui devient progressivement transparent pour le reste du monde, il interroge avec une étonnante finesse notre besoin fondamental d'être vu, reconnu et aimé. Une réflexion que l'été, propice aux ralentissements et aux relectures, remet curieusement en lumière.
Il suffit parfois d'une idée simple pour faire vaciller tout un récit.
Max ne meurt pas. Il ne disparaît pas physiquement. Il cesse simplement d'être perçu. Ses proches ne le voient plus, sa compagne semble avoir oublié jusqu'à son existence, les inconnus le traversent sans le remarquer. Ce qui relevait d'abord d'une métaphore devient peu à peu une réalité tangible : Max est désormais invisible.
Plutôt que d'expliquer ce phénomène ou de lui chercher une origine scientifique, Véro Cazot choisit d'en explorer les conséquences. Que devient un être lorsque plus personne ne confirme la réalité de sa présence ? Peut-on encore aimer lorsqu'on ne peut plus être regardé ?
Le fantastique n'est jamais une fin en soi. Il agit comme un révélateur. La “désincarnation” de Max matérialise une sensation que beaucoup connaissent sans jamais pouvoir la nommer : celle de devenir accessoire dans la vie des autres, de glisser lentement hors du champ de leurs préoccupations.
Cette idée donne naissance à une histoire d'amour singulière. Invisible, Max s'introduit dans le quotidien de Léonie, dite Léo, une jeune femme solitaire, anxieuse, souvent rattrapée par ses propres fantômes. Il partage son appartement, observe ses habitudes, assiste à ses joies comme à ses désillusions. Une proximité s'installe, mais elle ne repose sur aucun échange véritable. Lui la connaît de mieux en mieux. Elle ignore jusqu'à son existence.
C'est là que ces Petites Distances prennent un chemin moins confortable qu'il n'y paraît. Car le livre n'idéalise jamais totalement cette relation. Derrière sa douceur apparente demeure une asymétrie permanente. Max accompagne Léo sans pouvoir lui parler. Il la protège parfois, la regarde vivre souvent. Le lecteur oscille alors entre l'attachement pour ce personnage profondément empathique et un léger malaise devant cette intimité imposée.
Cette ambiguïté empêche le récit de se réduire à une simple romance surnaturelle. Elle en devient même le moteur. Le dessin de Camille Benyamina participe pleinement à cet équilibre. Son trait privilégie les attitudes aux grands effets. Un regard qui se détourne, une posture fatiguée, un silence dans une cuisine, une lumière de fin de journée suffisent à raconter ce que les dialogues laissent volontairement de côté. Les couleurs, douces et légèrement désaturées, installent une atmosphère suspendue où le réel accepte progressivement l'impossible.
Le corps occupe également une place importante dans le récit. La nudité, la sexualité et l'intimité ne sont jamais traitées comme des éléments spectaculaires. Elles appartiennent simplement à la vie des personnages. Cette approche renforce l'impression d'assister à des trajectoires ordinaires que le fantastique vient discrètement déplacer plutôt que bouleverser.
À travers Max et Léo, Véro Cazot aborde plusieurs thèmes sans jamais les enfermer dans un discours démonstratif : l’isolement, les blessures d'enfance, l'estime de soi, les difficultés à communiquer ou encore les relations amoureuses lorsqu'elles deviennent un refuge autant qu'une dépendance.
Le récit refuse les grandes explications psychologiques. Il préfère montrer des gestes, des absences, des habitudes. Ce choix demande parfois au lecteur d'accepter quelques zones d'ombre, mais il participe aussi à la délicatesse de l'ensemble.
Parues en 2018, Les Petites Distances trouvent aujourd'hui une résonance particulière. Car nous n'avons sans doute jamais autant parlé de visibilité. Les réseaux sociaux promettent d’en offrir à chacun, tandis que de nombreuses études montrent une progression du sentiment de solitude, notamment chez les jeunes adultes. Être exposé ne signifie pas nécessairement être reconnu. Le roman graphique rappelle cette distinction essentielle. Max se dilue dans le rien parce que personne ne lui accorde de l’attention, non parce qu'il est absent.
Sans faire de bruit, elles racontent quelque chose de profondément universel : le besoin d'occuper une place dans les yeux de quelqu'un, d’obtenir cette reconnaissance intime qui nous confirme que nous existons pour un autre.
Les petites distances, de Véro Cazot et Camille Benyamina, 20 euros, éditions Casterman