“La Nuit retrouvée”, quand une mère redevient le personnage de sa propre vie.
Par Marine Varlet
À rebours des récits spectaculaires sur la maternité, La Nuit retrouvée de Lola Lafon et Pénélope Bagieu, s'intéresse à une question rarement posée : que reste-t-il d'une femme derrière la mère ? A une époque où la charge mentale, le vieillissement féminin et les représentations des femmes de plus de 50 ans occupent un espace croissant dans le débat public, ce roman graphique transforme une confidence familiale en réflexion sur la mémoire intime.
Tout commence dans une maison des Landes, en été. Hélène fête son anniversaire, entourée de ses trois enfants désormais adultes. La soirée suit le cours banal des retrouvailles familiales : un repas, quelques jeux, des plaisanteries, des souvenirs. Puis un mot surgit pendant une partie de Taboo : « audace ». C'est lui qui ouvre une porte restée fermée pendant plusieurs décennies.
À partir de là, La Nuit retrouvée change discrètement de registre. Le roman graphique quitte le présent pour revenir vers un autre été, lorsque cette mère, alors récemment séparée, élevait seule ses trois jeunes enfants. Une nuit particulière, longtemps tue, devient le fil conducteur d'une conversation entre une mère et sa fille. Le récit ne cherche jamais à construire un suspense. Son véritable sujet est ailleurs : la manière dont les enfants découvrent qu'en dehors du fait d'être leur mère, cette femme a aussi une vie intérieure, des désirs, des hésitations et des élans qui leur étaient inconnus.
Pendant longtemps, la littérature et le cinéma ont largement représenté les mères à travers leur fonction familiale. Depuis quelques années, cette représentation évolue et plusieurs essais consacrés à la charge mentale déplacent progressivement le regard : la maternité n'efface pas l'identité d'une femme, elle la transforme sans l'annuler. La Nuit retrouvée s'inscrit dans ce mouvement, mais sans adopter la forme du manifeste. On y avance à hauteur d'intimité. La confidence d'Hélène n'a rien d'un règlement de comptes. Elle ne cherche ni l'excuse ni la justification. Elle transmet simplement une partie d'elle-même restée inaccessible à ses enfants pendant des années.
Cette question de la mémoire traverse toute l'œuvre de Lola Lafon. Ici, il ne s’agit plus seulement de transmettre celle qui est collective mais aussi une mémoire familiale. Une histoire qui n'apparaîtra dans aucun manuel mais qui modifie pourtant la perception qu’une fille a de sa mère.
Le choix du roman graphique étaye cette idée car le dessin de Pénélope Bagieu ne sert pas seulement à illustrer un scénario. Il construit les silences. Les regards, les paysages des Landes, les scènes nocturnes et les lieux vides deviennent eux aussi des éléments de la narration. L'image accueille ce que les personnages ne formulent pas toujours.
Cette économie de paroles rappelle que certaines histoires familiales ne se transmettent ps frontalement mais circulent par fragments, par gestes, souvenirs, ou à la faveur d’une soirée qui dévie légèrement de son programme.
La Nuit retrouvée rappelle qu'une femme ne cesse jamais d'avoir une trajectoire personnelle simplement parce qu'elle devient mère. L’histoire dit aussi quelque chose de l’importance accordée aujourd’hui aux archives familiales. Les générations adultes interrogent davantage leurs parents sur leur jeunesse, leurs engagements, leurs amours, leurs silences. Ce mouvement, amplifié par les podcasts, les récits autobiographiques et les enquêtes généalogiques, transforme progressivement la famille en espace de transmission plutôt qu'en simple héritage.
La fin du roman prend alors une portée particulière. Le véritable événement n'est pas la nuit racontée mais bien le fait qu'elle puisse enfin être racontée. Entre Hélène et sa fille, cette confidence ne change pas le passé. Elle modifie seulement les yeux que l’on pose sur lui. Une mère cesse d'être uniquement celle qui organise les repas, rassure, protège ou anticipe. Elle retrouve un véritable statut, autonome, dans sa propre existence.
Et c'est sans doute là que La Nuit retrouvée touche à quelque chose d'universel : les histoires les plus importantes ne sont pas toujours celles qui bouleversent une vie. Ce sont parfois celles qui permettent, enfin, de la regarder entière.
La Nuit retrouvée, de Lola Lafon et Pénélope Bagieu, 24, 90 euros, Gallimard BD