“Chimère”, les rouages de l’emprise
Par Odile Lefranc
Avec cet ouvrage publié chez P.O.L, la romancière et traductrice Julie Wolkenstein réussit son incursion dans le polar. En donnant voix à cinq femmes à travers un ingénieux procédé narratif, l’autrice revisite les codes du genre, tout en mariant enquête policière et exploration psychologique.
Lectrice passionnée des œuvres d’Agatha Christie et grande amatrice de romans noirs, Julie Wolkenstein se confronte avec Chimère à un genre littéraire qu'elle n'avait jamais exploré aussi frontalement. Pourtant, ses précédents livres, comme La Route des Estuaires (POL) montraient déjà son goût pour l'enquête et les secrets de famille. On retrouve d'ailleurs dans Chimère cette maîtrise de la distillation des indices qu'exige tout opus de ce type. Mais si l'intrigue use de ses codes traditionnels -une mort suspecte, une enquête, une résolution, le crime, lui, restera impuni.
Le curieux décès d’Osmond en 1994, un photographe et collectionneur italien, sert de point de départ à l’intrigue. Personnage froid, manipulateur et tyrannique, Osmond incarne une figure d’oppresseur sur les cinq narratrices : tante Lidia, Amelia, Henriette, Serena et Isabelle. Au cœur de ce roman choral, Julie Wolkenstein explore des thèmes aussi sombres qu'universels de l’emprise, de la violence psychologique et sexuelle, ou encore de l’instrumentalisation de l’enfance à des fins artistiques.
Son inspiration, Julie Wolkenstein l’a puisée dans Portrait de femme d’Henry James dont elle est spécialiste. Lors d’une rencontre littéraire à la librairie Les Vagues à Houlgate où la rédaction de Le Moins Qu’on Puisse Lire a pu l'entendre, l'autrice a rappelé combien l’écrivain de Daisy Miller y dépeignait déjà l'emprise masculine sur une femme ; en l'isolant du monde, la privant de ses amis jusqu'à lui voler sa liberté de penser. Avec Chimère, l'autrice propose une relecture contemporaine de ce chef-d’œuvre, en reprenant les cinq personnages féminins de James et les décors italiens.
La force du roman tient autant à sa temporalité qu’à sa structure. Les faits initiaux se déroulent dans les années 1990, à une époque où l’isolement des victimes était renforcé par l’absence de téléphones portables et de réseaux sociaux. Trente ans plus tard, en plein confinement de 2020, ces souvenirs sont revisités par trois générations de femmes, chacune s'exprimant dans une forme qui lui est propre : un mail, un monologue sur un rooftop, une séance de psychanalyse sur Zoom, ou encore une narration classique à la troisième personne… L'ensemble résonne comme une polyphonie brillamment orchestrée, ponctuée d'une playlist réjouissante.
Julie Wolkenstein, autrice récompensée par le Prix des Deux Magots, traductrice renommée (on lui doit notamment la nouvelle traduction d’Été d’Edith Wharton), et membre du jury du prix Femina, signe ici un livre à la fois hommage au polar, réflexion sur la fiction et plongée dans les zones grises de la vérité. Autant brillant que nécessaire.
Chimère , de Julie Wolkenstein, 22 euros, Editions P.O.L.