“¡Vamos!”, partir pour apprendre à rester.
Par Marine Varlet
Avec ce livre, Olivia Ruiz poursuit le travail romanesque qu’elle construit depuis plusieurs années autour de la filiation, des héritages invisibles et des identités que l’on tente de préserver malgré les fractures du temps. Mais là où La commode aux tiroirs de couleurs explorait la mémoire familiale et l’exil, ¡Vamos! choisit le mouvement. Celui des corps, des paysages, des frontières traversées. Un élan qui ressemble d’abord à une échappée, avant de révéler quelque chose de plus vertigineux.
Lola a quarante-cinq ans. Elle est mère, épouse, femme active au top de sa carrière et semble arrivée à cet endroit de la vie où tout fonctionne encore mais où plus rien ne respire vraiment. Son fils Ennio s’apprête à entrer au collège. L’enfance commence doucement à se retirer de lui. Alors, subitement elle décide de partir pendant un an avec lui. Orlando, Essaouira, La Havane, l’Espagne : les étapes se succèdent comme autant de tentatives de suspendre le temps avant qu’il ne s’accélère définitivement.
Le roman aurait pu devenir un simple récit d’évasion ou un carnet de voyage romancé. Olivia Ruiz prend une direction bien plus intime. Le déplacement géographique n’est qu’une surface. Ce qui se joue réellement ici, c’est le déplacement intérieur d’une femme qui comprend qu’elle ne peut plus continuer à vivre en pilotage automatique. Lola veut montrer le monde à son fils, lui transmettre ce que l’école, les écrans ou les routines ne savent pas enseigner : l’attention aux autres, la curiosité, la liberté, le rapport au vivant. Mais derrière cette ambition éducative apparaît très vite autre chose : une inquiétude sourde, presque physique, face à la fuite des jours, des mois et des années.
C’est d’ailleurs ce qui donne au roman sa tension la plus authentique. ¡Vamos! parle de maternité sans idéalisation. Olivia Ruiz montre une mère profondément aimante, mais traversée de contradictions permanentes. Lola aime trop parfois. Elle parle trop. Elle projette ses peurs sur son fils avant de s’en vouloir immédiatement. Elle veut protéger sans enfermer, transmettre sans étouffer, rester présente sans empêcher l’enfant de devenir autre chose qu’un prolongement d’elle même. Cet opus capte avec finesse cette zone extrêmement contemporaine de la parentalité : celle où l’amour devient parfois une forme d’angoisse déguisée.
Ennio, lui, n’est jamais réduit au rôle de “l’enfant sage” du voyage initiatique. Il résiste, observe, coupe court aux débordements maternels, réclame sa place. Olivia Ruiz lui donne une vraie densité émotionnelle. Leurs rapports deviennent alors le cœur battant du livre : une relation tendre, drôle parfois, mais traversée par cette vérité inévitable de toute filiation, celle qui oblige progressivement à laisser partir l’autre.
Le roman travaille aussi très intelligemment la question des rencontres. Chaque halte vient fissurer un peu plus les certitudes de Lola. Et les personnages secondaires ne sont jamais de simples silhouettes exotiques destinées à colorer le décor. Ils déplacent le regard, ouvrent des brèches, rappellent que l’on apprend parfois davantage de soi au contact des inconnus que dans les espaces où tout le monde nous connaît déjà. L’autrice dépeint d’ailleurs très bien cette générosité des gens ordinaires, cette manière qu’ont certains êtres de bouleverser une vie sans même le savoir.
Ce qui frappe également, c’est la manière dont elle construit progressivement une sensation d’urgence sans jamais la nommer frontalement. Quelque chose affleure dès les premières pages. Une fragilité. Une accélération intime. Comme si Lola cherchait à remplir la mémoire avant qu’un manque n’apparaisse. Le voyage prend alors une dimension presque préventive : voir, aimer, transmettre, accumuler des souvenirs tant qu’il est encore temps.
Et c’est précisément sa conclusion qui donne à ce livre toute sa profondeur rétrospective. Olivia Ruiz y laisse apparaître l’ombre d’une maladie et la perspective d’une chute inéluctable. Rien n’est traité dans le spectaculaire ou le pathos. Au contraire, cette révélation reste discrète, presque retenue, ce qui la rend d’autant plus brutale. Le sens du récit bascule alors. Ce voyage n’était peut être pas uniquement une parenthèse de liberté ou une crise existentielle de milieu de vie. Il ressemblait aussi à une tentative de préparer l’après. Comme si Lola cherchait inconsciemment à déposer un maximum de lumière dans la mémoire de son fils avant l’obscurité à venir.
Cette relecture silencieuse après l’épilogue est probablement ce qu’Olivia Ruiz réussit de plus fort. Derrière l’énergie solaire, les dialogues vifs et les paysages traversés, ¡Vamos! devient un texte sur notre incapacité à retenir ce qui change. Sur cette lutte profondément humaine contre l’effacement. Contre le corps qui fatigue. Contre les rôles qui se déplacent. Contre l’enfance qui s’éloigne sans demander la permission. L’écriture, très fluide, s’appuie davantage sur l’émotion que sur l’effet littéraire démonstratif. Olivia Ruiz privilégie une langue directe, sensorielle, incarnée, qui offre un large périmètre aux dialogues, aux sensations et aux vacillations intérieures. Cette simplicité apparente permet au roman de viser juste. Il y a dans ¡Vamos! quelque chose de profondément accessible sans jamais que cela ne confine au superficiel.
En le refermant, une question persiste longtemps : que cherche-t-on réellement à laisser à ceux qu’on aime ? Des souvenirs ? Des valeurs ? Une façon de regarder le monde ? Ou simplement la preuve qu’on a essayé d’être là, pleinement, avant que tout ne soit irrémédiable ? Il incombe à la lectrice ou au lecteur de trouver sa propre réponse.
Vamos, d’Olivia Ruiz, 20, 90 euros, Editions Jean-Claude Lattès.