Je suis Romane Monnier, une histoire aux deux visages

Par Anne-Sophie Campagne

Chaque roman de Delphine de Vigan est à lui seul un événement, attendu par un lectorat pléthorique. Je suis Romane Monnier ne fait pas exception en nous entrainant dans les affres d’une intrigue addictive et empreinte d’humanité.

Derrière Romane, il y a Thomas. Ce face à face virtuel oppose un quinquagénaire, père célibataire d’une jeune femme de vingt-sept ans, à une trentenaire, solitaire. Ces deux personnalités blessées vont finalement se rencontrer, par écran interposé. Car Thomas se retrouve, sans le vouloir, un soir au bar, en possession du smartphone de Romane abandonné pas tout à fait par hasard. Sans jamais se voir, ils vont croiser leurs destinées par l’entremise des contenus numériques secrets de Romane. Messages et vocaux WhatsApp enregistrés avec sa meilleure amie, audios d’échanges avec son psy et ses parents, extraits de journal intime… Cette héroïne fantomatique sème des indices au gré des applications de son téléphone portable, comme pour aider Thomas à reconstituer son parcours.

Delphine de Vigan tente dans ce livre de délivrer un message fort, en forme d’alerte, qui met en garde le lecteur contre le risque d’isolement et l’aliénation que peut créer le smartphone chez son propriétaire. Loin de développer les interactions, il éloigne en effet son utilisatrice de la réalité, en l’enfermant dans une bulle psychologique négative qui l’empêche de s’ouvrir aux autres et de sortir de sa dépression. De l’autre côté, l’homme qui prend connaissance de ses réflexions tombe à son tour dans une dépendance sévère, vite transformée en un sérieux dilemme : doit-il mener cette enquête virtuelle et partir concrètement sur la piste de Romane ? Car Thomas en est certain : égarer “fortuitement” ce mobile était bien un acte délibéré.

Au fil d’un récit prenant, ponctué de dialogues et de confessions écrites, l’autrice réussit, avec son style soigné et direct, à nous immerger dans les méandres des âmes meurtries de Thomas et Romane. Le lecteur est pris par leurs trajectoires respectives, qui pourront faire écho aux leurs. Car, il est ici question d’amitié profonde, d’amour déçu, d’enfance abandonnée, de parents destructeurs… Autant de thèmes universels traités avec justesse et sincérité par Delphine de Vigan, douée d’empathie jusque dans son écriture.

Je suis Romane Monnier est un roman qui nous force à réfléchir sur nous-même, nos habitudes de vie, nos comportements vis-à-vis des autres, notre recours et notre rapport aux écrans, bref sur tout ce qui nous structure au quotidien. C’est une ode à la vie, une incantation à la survie, dans un monde abstrait, trop souvent vécu par procuration.


Je suis Romane Monnier, 22 euros, Editions Gallimard.

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