« La dernière nuit », un tribunal pour ceux que la justice n’entend pas.

Par Marine Varlet

Dans La dernière nuit, Odile d’Oultremont transforme un fait divers rural en huis clos moral. Entre vengeance, réparation et fracture sociale, le roman avance sur une ligne tendue : que reste-t-il quand la sanction judiciaire officielle ne suffit pas ?

Une nuit d’ivresse, un coup de feu, une vache abattue. Le geste pourrait sembler isolé, presque absurde. Il devient pourtant le point de rupture d’une histoire ancienne, celle de Nikki, agricultrice, et d’Abélard de Hesbaye, fils de comte devenu banquier à Londres. Enfants, ils ont partagé les terres, les jeux, la ferme, une forme d’intimité que leur différence de milieu rendait déjà fragile. Des années plus tard, lorsque Chance, la vache si particulière de Nikki, est tuée par Abel et que la justice ne répond pas à la hauteur de sa blessure, quelque chose se déplace définitivement.

Le roman s’ouvre alors sur une autre scène de ce type, plus clandestine, plus intime. Nikki attire Abel dans une grange isolée et organise, avec ses proches, un procès improvisé. Le récit ne cherche pas seulement à établir une culpabilité. Il met face à face deux mondes qui n’ont jamais vraiment parlé la même langue : celui de la terre, du soin, des bêtes et de l’attachement concret ; celui du privilège, de la distance et des conséquences que l’on croit pouvoir déléguer.

La dernière nuit ne réduit jamais son enjeu à la mort d’un animal, ni à la revanche d’une femme humiliée. Il interroge ce que l’on considère comme irrémédiable, ce que l’on choisit de minimiser, et la violence symbolique contenue dans certains verdicts. Pour Nikki, Chance n’est pas un bien perdu, ni un simple outil de travail. Elle appartient à un univers vivant, affectif, quotidien, dont Abel a franchi la limite sans en mesurer le poids.

Odile d’Oultremont construit ainsi une tension qui n’a rien de mécanique. La nuit avance, les certitudes de Nikki se fissurent, la colère cherche une forme, mais la réparation reste aussi instable qu’incertaine. Le roman ne distribue pas les rôles avec facilité. Il observe ce que la meurtrissure fait à ceux qui la portent trop longtemps : elle peut donner une voix, mais aussi déformer le désir de justice jusqu’à le rendre dangereux.

L’écriture accompagne, sans la surcharger, cette montée. Elle tient ensemble la rancœur, la tendresse ancienne, l’humour parfois, et cette fatigue particulière des êtres qui n’ont pas été entendus. Le texte avance avec une nervosité précise. C’est un roman de confrontation, au sens plein : face-à-face entre deux anciens amis, entre deux classes sociales, entre le droit et le juste, entre la vie humaine et ce que l’on refuse encore trop souvent d’accorder au vivant non humain.

Avec La dernière nuit, Odile d’Oultremont signe un huis clos rural dense et accessible, porté par une question simple en apparence, mais redoutable : peut-on se faire justice soi-même ? Le roman ne tranche pas à la place du lecteur. Il ouvre la grange, y allume les lumières et laisse chacun mesurer ce qui, dans cette nuit, relève de la justice, de la douleur ou du vertige.


La dernière nuit, d’Odile d’Oultremont, 21 euros, Editions Julliard

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