“Chérine”, esquisse d’une émancipation
Par Odile Lefranc
Premier roman de Thaïs Dia paru aux éditions Viviane Hamy, ce livre explore la quête d’autonomie d’une jeune femme prise en étau entre les attentes de son entourage et ses aspirations profondes.
L’histoire se déroule dans une cité lyonnaise des années 2000, un décor assez rare en littérature, que dépeint avec authenticité Thaïs Dia. C'est là que vit Chérine, une lycéenne introvertie, fille de parents algériens, enfermée dans les codes invisibles qui dictent la conduite des jeunes filles de son quartier.
Heureusement, son quotidien trouve sa ligne de fuite dans son amitié avec Farah. L'un des points forts de cet ouvrage réside d'ailleurs dans ce lien unique et merveilleusement bien traité : Farah, pleine d'allant et d'une liberté de ton absolue, apporte une fraîcheur et insuffle à l’intrigue une énergie communicative qui vient illuminer le parcours plus sombre de Chérine.
Alors que Farah se jette dans l’effervescence de l’adolescence tout en restant ancrée dans les codes du quartier, Chérine emprunte un chemin plus secret. Sa rencontre avec Mathieu va agir comme le catalyseur d’une prise de conscience : comment concilier l’envie de bien faire et le besoin de vivre sa vie ?
Thaïs Dia prend un risque narratif en plaçant son héroïne au cœur d’un dilemme : quand aime-t-on vraiment ? Quand les conventions l’emportent, comment distinguer ce qui vient de soi de ce qui est imposé ? Comment ne pas se laisser broyer par le conflit de loyauté ?
Mais ce qui frappe ici, c’est la manière dont l'autrice envisage cette prise d’indépendance. Il ne s’agit pas de rompre radicalement avec son milieu, mais d’avancer pas à pas, par petites touches de silence, de prises de parole, de minuscules décisions qui vont permettre le glissement vers la liberté.
Quand le récit dessine les contours d'une émancipation intime
Le récit interroge aussi le rôle des rencontres dans la construction personnelle. Le personnage principal oscille entre l’idée d’être « sauvée » par le monde extérieur, représenté tour à tour par la figure masculine de Mathieu, puis de Fayçal, et la nécessité de tracer sa propre route.
Thaïs Dia explore cette tension avec finesse, soulignant comment les injonctions familiales et les désirs intimes s’entremêlent, jusqu'à ce que Chérine apprenne enfin à se battre avec les moyens dont elle dispose. La question de la trahison ne se pose plus en termes moraux, mais bien de survie. S'opposer aux siens, c'est risquer de les perdre ou de culpabiliser à l'idée qu'on ne les aime plus. Céder pour leur plaire conduit alors à des « choix contre soi ».
Le mariage avec Fayçal illustre parfaitement cette lutte entre soumission et soif de liberté, avec notamment des violences conjugales décrites dans leur complexité, au carrefour de la peur, de l’amour, de l'illusion et de cette envie irrépressible de croire qu'on ne s'est pas trompé(e). Consciente des compromissions de la stratégie qu’elle adopte, Chérine utilise néanmoins les armes qu’elle possède : son charme, l’amour que lui porte toujours Mathieu, et cette lueur de résistance intérieure qui l’habite.
En façonnant une figure complexe, tantôt fragile, tantôt déterminée, Thaïs Dia signe une réflexion sociale sur la difficulté de concilier ce que l’on est et ce que l’on attend de nous. Un texte fort qui résonne pour toutes celles et tous ceux qui ont un jour hésité, trébuché, ou osé dire « non ».
Chérine de Thaïs Dia, 21, 90 euros, Editions Viviane Hamy