“Nous n’avons rien à envier au reste du monde”, chronique d’une histoire impossible

Par Odile Lefranc

Pour son deuxième roman, Nicolas Gaudemet choisit la Corée du Nord comme décor. Structuré en cinq actes, à l’image de Roméo et Juliette, la tragédie de Shakespeare qui l’a inspiré, ce livre place l’amour au cœur d’un régime politique où tout est écrasé, même les sentiments les plus intimes.

C’est un despote qui décide de tout, y compris de qui l’on a le droit de s’éprendre, dans cette glaciale Corée du Nord que dépeint Nicolas Gaudemet. Deux adolescents, Yoon Gi et Mi Ran, s’y croisent lors d’une exécution publique. Lui est issu d’une classe inférieure ; elle est promise à un autre par ses parents, membres de l’élite du Parti. Un regard, et tout bascule. Mais comment céder aux élans de son cœur quand chaque geste est surveillé, lorsque la moindre étincelle de liberté peut vous envoyer en camp de rééducation ? La question que pose cet ouvrage est sans équivoque : l’amour peut-il survivre dans un régime politique qui contrôle tout ?

La force du roman réside dans la manière chirurgicale dont l’auteur décrit comment une puissance dictatoriale modèle toute une jeunesse, mais contraint aussi ses émotions des premières fois. Gaudemet ne se contente pas d’importer les archétypes occidentaux de l’amour en Corée du Nord : il les confronte à leur propre impossibilité. Cela n’est pas sans rappeler l’analyse de Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident, où l’amour-passion est présenté comme une force à la fois destructrice et libératrice, condamnée par la société ou le destin, mais qui tire de cette condamnation sa grandeur et sa dimension subversive. Or, en Corée du Nord, cette transgression se heurte à une réalité bien plus radicale : un système qui nie jusqu’à l’idée même d’intimité.

Quand l'amour impossible devient un acte de résistance en Corée du Nord

Et puis, il y a ces slogans politiques, martelés par toute une jeunesse, que Gaudemet intègre dans le quotidien de cette dernière, dans ce qu’elle éprouve et ce qu’elle exprime. Ils rythment le récit, servent de titre aux chapitres, rappellent que ce joug est partout. On comprend vite qu’on ne peut pas lui échapper : construit sur la rivalité, la dénonciation et l’obsession d’être le meilleur camarade, il étouffe toute velléité d’indépendance. Et si l’on tente de fuir, les espions veillent. En se concentrant sur la sphère privée de ses personnages, ce qui humanise un régime souvent réduit à sa dimension caricaturale, Gaudemet échappe aux clichés sur la Corée du Nord.

Dans cet opus, on découvre aussi l’impact des décisions extérieures sur l’adulte que l’on devient, C’est un texte d’apprentissage, où s’offre le choix de la soumission ou de la révolte. Dans les deux cas, le prix à payer est la vie elle-même. Poignant, Nous n’avons rien à envie au reste du monde rappelle que dans les régimes d’oppression, l’amour reste un acte de rébellion.

Nous n'avons rien à envier au reste du monde,de Nicolas Gaudemet, 21 euros, Editions de l’Observatoire

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