“Comment te dire”, récit lumineux d'une absence apprivoisée
Par Marine Varlet
Ce livre s’ouvre sur une interrogation que l'on n'ose pas toujours formuler : que reste-t il de ceux qui partent, et que faire de ce qui reste ? Premier livre de la dramaturge américaine Genevieve Kingston, cet opus autobiographique traduit de l'anglais par Hélène Cohen est une réponse lumineuse, pudique et profondément vivante.
Dans une maison californienne bordée de ginkgos, une mère apprend qu'elle va mourir. Avant de partir, elle prépare pour chacun de ses enfants un coffre rempli de lettres et de cadeaux, calibrés pour accompagner les grandes étapes de leur vie : l'entrée au lycée, les premières règles, le mariage, la naissance d'un enfant. C'est l'histoire de ce coffre, et de la femme qui grandit en l'ouvrant, que Genevieve Kingston raconte ici.
Ce qui frappe d'abord, c'est le refus du pathos. Le livre ne parle pas du deuil au sens clinique du terme ; il ne décrit pas une blessure qui se referme. Il raconte plutôt ce que l'on construit quand l'absence est la condition de départ, comment on se fabrique une continuité avec quelqu'un que l'on a à peine connu. Kingston a vécu la majeure partie de sa vie sans sa mère, et rédiger ce livre lui a permis de la rencontrer autrement, en allant chercher des histoires auprès de ceux qui l'ont connue. Cette enquête intime révèle quelque chose de contre-intuitif : parler d'un disparu n'est pas toujours rouvrir une plaie, c'est parfois une joie, un rappel que l'amour ne se périme pas.
Le coffre fonctionne dans le récit comme un portail. Chaque ouverture est une irruption du passé dans le présent, une façon pour la mère de continuer à exercer sa présence, à transmettre ce qu'elle n'a pas eu la possibilité de dire de vive voix. Ce dispositif narratif, simple en apparence, est d'une efficacité littéraire remarquable : il structure le temps du récit, crée une tension douce entre ce qui est attendu et ce qui est reçu et pose la question fondamentale de ce que l'on choisit de laisser derrière soi. Kingston prolonge cette réflexion en direction du lecteur, l'invitant à penser ce qu'il dirait, lui, à ceux qu'il aime, tant qu’il est encore temps.
L'écriture est sobre, précise, traversée d'une lumière qui ne doit rien à la naïveté. Kingston est dramaturge de formation, et cela se sent dans son sens du dialogue, dans l'économie des scènes, dans la façon dont elle laisse les silences parler autant que les mots. Le texte est incarné, concret, ancré dans des objets et des gestes ordinaires qui deviennent soudain considérables. Il est parfois drôle ; ce qui n'est pas son moindre mérite.
Le livre s'adresse à ceux qui ont perdu, bien sûr, mais aussi à ceux qui aiment et qui ne l'ont pas encore dit. C'est en cela qu'il dépasse le témoignage pour toucher à quelque chose d'universel : la question de ce que l'on fait de sa vie quand on est seul, et comment on continue à aimer quelqu'un qui n'est plus là.
Comment te dire ? n'est pas un livre triste. Sa luminosité est un parti pris, qui fait le choix de la vie, avec une lucidité et une tendresse rare. On le referme avec l'envie d'écrire une lettre à ceux qui comptent avant qu’il ne soit trop tard.
Comment te dire ? , de Genevieve Kingston, 21,90 euros, Editions Robert Laffont (Pavillons)