“Elle le mangerait”, l’érotomanie par le menu

Par Marceline Bodier

Dans ce roman, Nicolas Robin raconte une passion à sens unique, car celle qui la vit est érotomane. À partir d’une rencontre de hasard, la grande Frédé interprète chaque signe du comportement de Gabriel comme la preuve de son amour. Un peu comme dans tous les romans sentimentaux ? Sans doute... Mais lorsque le mécanisme est poussé jusqu’à l’absurde, on sort totalement de la Carte du Tendre pour entrer dans une zone de plus en plus anxiogène et terrifiante. Une véritable réussite !

L’exergue du livre annonce une histoire d’érotomanie, « illusion délirante d’être aimé par quelqu’un ». C’est bien cela : la grande Frédé croit vivre une idylle avec Gabriel, mais tout est basé sur sa perception de la réalité à l’aune d’un prisme délirant.

Pourtant, ses réflexes ont d’étranges similitudes avec ceux qui abondent dans les romans d’amour. Et pas uniquement les plus contemporains, car tous les livres de ce type ne nous ont-ils pas appris à lire les sentiments des autres au travers d’un faisceau de signes ? Un regard, un silence, une coïncidence, un rendez-vous manqué : de La Princesse de Clèves à Un amour de Swann, tous les amoureux décodent sans cesse le comportement de celle ou celui qui fait battre leur cœur.

On pourrait soutenir que la grande Frédé fait exactement la même chose : elle croise la route de Gabriel fortuitement, elle comprend immédiatement que c’est l’homme de sa vie, et tout en devient la confirmation, même son indifférence, même son silence, même son rejet. Mais bien sûr, la grande Frédé n’est ni Madame de Clèves, ni Swann. Elle ne leur ressemble que comme l’ombre ressemble à la lumière qui la projette.

On a donc un roman d’amour qui est aussi l’antithèse d’un roman d’amour puisqu’il ne nous donne qu’une version de l’histoire (celle de la grande Frédé), tout en nous laissant comprendre la position de Gabriel. C’est absolument jouissif et effrayant car au fur et à mesure que le gouffre se creuse entre l’interprétation de la grande Frédé et la réalité, les verrous qui font rempart à la violence sautent l’un après l’autre. En poussant très au-delà de son point de rupture le mécanisme de base de la passion amoureuse, l’auteur amène le récit vers l’horrifique. Et on adore !

Elle le mangerait, Nicolas Robin, 18,95 euros, Editions Le soir venu

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