“Le Calamity club”, l’immoralité comme porte de sortie
Par Marine Varlet
Après La Couleur des sentiments, Kathryn Stockett revient dans le Mississippi avec ce roman choral qui se déroule en 1933, à l’époque de la Grande Dépression, dans une Amérique encore obsédée par la respectabilité. Derrière Birdie, Charlie, Meg et ce drôle de phalanstère qui se constitue autour d’elles, elle dépeint surtout des femmes dont l’existence dépend encore largement des hommes. Près d’un siècle plus tard, alors que certains de leurs droits reculent aux États-Unis, leur histoire, qui appartient pourtant au passé, résonne de manière étrangement contemporaine.
Il y a quelque chose d’assez ironique à lire Le Calamity Club aujourd’hui. Kathryn Stockett nous ramène en 1933 et pourtant, à plusieurs reprises, le fossé historique semble soudain s’abolir. L’Amérique qu’elle raconte traverse la Grande Dépression. Les fortunes disparaissent, les emplois avec elles et l’appartenance à la bonne société ne protège plus nécessairement de la ruine. La Prohibition touche à sa fin après treize années durant lesquelles le pays a voulu combattre l’immoralité par l’interdiction de l’alcool, tout en regardant prospérer son commerce clandestin. Et dans le Mississippi ségrégationniste de Stockett, chacun est encore prié de connaître sa place.
Pour les femmes, celle-ci est particulièrement étroite. Le mariage, la maternité, la réputation, l’argent, la possibilité ou non de travailler : leur sécurité dépend en grande partie de leur conformité aux règles sociales et des hommes auxquels elles sont liées. Et c’est peut-être là que Le Calamity Club devient plus intéressant qu’une simple histoire d’émancipation féminine.
Car Birdie, Charlie, Meg et les autres n’ont ni le même âge, ni ne partagent la même condition, ni n’ont les mêmes blessures. Certaines sont mères, épouses ou célibataires, d’autres prostituées, adolescentes ou enfants. Elles n’ont pas grand-chose pour constituer une famille selon les critères de l’époque. Elles ont simplement toutes expérimenté, d’une manière ou d’une autre, ce qui arrive lorsqu’on ne correspond plus tout à fait à ce que la société attend de vous.
Alors elles se rassemblent et cette sororité n’a rien de théorique. Elle est parfois bancale, drôle, intéressée, nécessaire. Surtout, elle produit quelque chose que ces femmes possédaient rarement seules : une marge de manœuvre là où la société fait en sorte de maintenir votre tête sous l’eau.
C’est là que Kathryn Stockett réussit l’un des renversements les plus réjouissants de son roman. Tout ce qui devait enfermer ces protagonistes dans leur sphère domestique devient progressivement utile à leur indépendance. Elles savent organiser, fabriquer, vendre, compter, négocier, séduire une clientèle, anticiper. Bref, elles sont parfaitement capables faire tourner une entreprise. Personne n’avait simplement songé à considérer leurs compétences comme telles. Le plus savoureux reste que leur porte de sortie passe par un commerce que la bonne société juge immoral et le mot est important ici.
Car Le Calamity Club raconte une Amérique extrêmement préoccupée par les bonnes mœurs des autres, mais beaucoup moins lorsqu’il s’agit d’interroger ses propres contradictions. On condamne certains comportements tout en tolérant les arrangements les plus avilissants. On pratique la bienfaisance sans forcément remettre en cause ce qui produit la misère. On exige des femmes qu’elles dépendent des hommes, puis on les juge lorsqu’elles ne parviennent plus à survivre dans ce champ de réclusion et de restrictions.
À partir de là, l’immoralité change presque de camp. Que signifie encore « bien se conduire » lorsque suivre les règles revient à rester prisonnière d’une existence décidée par d’autres ? Que vaut une morale qui ne laisse aucune solution à ceux qu’elle place elle-même en marge?
C’est précisément cette question qui empêche Le Calamity Club de rester confortablement arrimé en 1933. En 2022, la Cour suprême américaine a supprimé, avec l’arrêt Dobbs, la protection constitutionnelle fédérale du droit à l’avortement établie près de cinquante ans auparavant par Roe v. Wade. Depuis, l’accès à l’avortement dépend très largement de l’État dans lequel une femme vit. Le Mississippi, décor du roman de Kathryn Stockett, fait aujourd’hui partie des États qui l’interdisent presque totalement.
Les femmes américaines de 2026 ne vivent pas sous les mêmes lois que celles de 1933 et prétendre le contraire reviendrait à effacer près d’un siècle de conquêtes sociales, juridiques et médicales. Mais c’est justement parce que ces conquêtes ont existé que le roman prend un tel relief aujourd’hui. Nos mères et nos grands-mères ont dû se battre pour obtenir des prérogatives que leurs descendantes ont parfois pu considérer comme acquises. Or, l’histoire récente rappelle qu’un droit obtenu n’est pas nécessairement un droit définitivement conservé. Et lorsque les questions de santé reproductive, d’autonomie corporelle et de choix redeviennent assujetties aux décisions politiques, différentes selon l’endroit où l’on vit, un livre consacré à des femmes dont le destin est conditionné par leur sexe cesse forcément d’être tout à fait historique.
Pour autant, Le Calamity Club n’est pas un roman à thèse. Et heureusement. C’est d’abord une histoire pleine de vie, d’enfants intrépides, de femmes tenaces, de combines, d’erreurs et de personnalités qui n’auraient probablement jamais dû se rencontrer. L’autrice raconte cette chose très simple et pourtant rarement simple à accomplir : trouver les siens
Ceux que la société laisse à sa périphérie finissent par faire famille entre eux. Et cet aréopage disparate découvre qu’il n’a peut-être pas besoin d’obtenir la permission d’entrer dans le monde tel qu’il existe. Il peut construire le sien en dépit des règles imposées. C’est probablement ce que l’on retient avant tout du Calamity Club. Pas seulement une histoire de femmes qui s’émancipent, ni un grand récit de sororité, mais quelque chose de plus inconfortable : l’idée que lorsque les règles servent davantage à maintenir un ordre qu’à protéger ceux qui y vivent, les enfreindre peut être une manière de reprendre possession de son existence.
Car ici l’immoralité n’est pas la chute. C’est la porte de sortie.
Le Calamity Club, de De Kathryn Stockett, 24,90 euros, Editions Robert Laffont