“Une toute petite fissure”, les sentiments quand ils s’ébrèchent
Par Marceline Bodier
Paris, le 8 septembre 2022 : Lola et Malo se rencontrent, et tout de suite, c’est la passion, digne de celle d’Ariane et Solal dans Belle du Seigneur. Vannes, juin 2023 : une minuscule fracture dans la hanche contraint Lola à une longue convalescence chez sa mère. Malo n’est plus à ses côtés, mais il est encore dans toutes ses pensées et au fur et à mesure qu’elle se remémore leur trajectoire commune, on comprend que comme chez Albert Cohen, la fusion amoureuse finit par se retourner contre ceux qui la vivent. Mais pas pour les mêmes raisons...
Une toute petite fissure relate l’histoire de Lola et Malo : celle d’un amour fusionnel et fou. Lola se teint en blonde, comme les cheveux de Malo (« On se ressemble. On fusionne. On est un, mon amour. »). Ils dansent, et elle pense « Je ne sais plus quel corps est à qui ».
Mais c’est précisément ce même corps qui rappelle les amants à l’ordre : une douleur à la hanche que Lola ignore, puis un jour, une fissure qui la condamne à plusieurs mois d’immobilité. Cette lézarde devient alors celle à travers laquelle la lumière sur la vraie nature de leurs sentiments peut passer : « Les gens s’aiment à l’aveugle, complètement dans le noir, parce que ça les arrange de ne pas vraiment se voir. Quand il y a une faille, la lumière s’immisce, et les gens se découvrent, sans filtre et sans mentir, tels qu’ils sont. »
Comment ne pas penser à Belle du Seigneur ? Comme pour Solal et Ariane, l’abolition de toute frontière entre eux est l’accomplissement ultime, et comme pour les amants célèbres, ça ne peut pas tenir : l’absolu ne résiste pas au temps.
Chez Albert Cohen, la passion écrase tout le reste, mais elle bute sur le quotidien, sa banalité, la désillusion par rapport au rêve. Chez Claire Griois, elle abolit tout aussi mais c’est aux limites de la résistance de l’organisme qu’elle se heurte, et pas n’importe lequel : celui de Lola, qui affirme « Je n’ai plus d’énergie pour rien d’autre que lui, je ne travaille plus, je ne fais plus de courses, je ne réponds plus à mes amis. » Ainsi, à mesure que le récit progresse, la fissure prend sens et le regard de la lectrice ou du lecteur change en comprenant quel est le prix à payer quand s’éprendre éperdument équivaut à se brûler.
En un sens, Une toute petite fissure réécrit Belle du Seigneur, car il continue de croire à l’amour fou. Mais il répond aussi à la question très contemporaine de ses conséquences asymétriques sur le corps de chaque partenaire. Lola et Malo, Solal et Ariane de la Gen Z !
Une toute petite fissure, de Claire Griois, 20 euros, Editions Quartier libre