“Madame Bovary, ma mère et moi”, cette transmission qui nous échappe

Par Bénédicte Flye Sainte Marie

Terrorisée à l’idée de reproduire la trajectoire maternelle et l’enfermement qu’elle lui associe, Salwa, l’héroïne de l’enthousiasmant cinquième roman de Samira El Ayachi, en a pris le parfait contrepied. Mais des problèmes de santé et le retour aux sources qu’elle va effectuer en sa compagnie au Maroc vont lui faire prendre conscience de l’invisible et précieux héritage qu’elle lui doit.

Dans la vie, Salwa a voulu se construire à l’opposé de sa mère, larguer les amarres, casser les schémas de répétition. Elle a étudié, divorcé parce qu’elle refusait de soumettre aux impératifs du mariage et du couple qui enferme, goûté à une sexualité sans entraves où la fusion des peaux compte plus que les promesses d’avenir. A trente-neuf ans, elle a fui les carcans, comme son amie-ennemie de papier Emma Bovary, qui lui a créé bien des ennuis dans sa scolarité mais avec qui elle partage une “goût pulsionnel pour une autre vie que la sienne”. Elle a composé sa propre histoire, indépendamment de sa lignée. “Je crée une brèche, un tournant, un précédent”, explique-t-elle, persuadée de son émancipation.

Mais un examen où on la questionne sur ses “antécédents” médicaux va l’amener à s’interroger sur ce qui a tissé la personnalité et le parcours de sa mère. Grâce à cette démarche, Salwa va comprendre l’incompréhensible et le pourquoi de certains de ses comportements. En lisant Frantz Fanon, elle saisira que les accès de colère de cette dernière, à la lisière parfois de la folie, n’étaient que la traduction sans mots ni phrases de ses maux d’exilée, de personne méprisée et complètement invisibilisée par la société qui était censée l’accueillir.

Un voyage dans son village natal lui donnera également l’occasion de comprendre que cette maman, pour peu qu’on l’écoute et la regarde, est aussi une amoureuse, de son mari, de la nature, de la danse, une rêveuse, un être vibrant et vivant. C’est l’endroit où elle récupère sa “part confisquée”.

Ecrite dans une langue poétique, saccadée et charnelle, cette histoire dans laquelle on entre à petits pas au départ avant de s’y laisser happer est une déclaration d’amour non seulement à la maman de l’héroïne, double certainement de celle de l’autrice, mais aussi à toutes les immigrées qui se sont asphyxiées loin de leurs origines, qui ont dû traverser les épreuves de l’existence – un post-partum, la perte d’un enfant, la ménopause- en silence. De celles dont les soignants n’écoutent pas les douleurs parce qu’elles parlent mal français “Quand il s’agit des corps des femmes du Grand Sud, il y a le tri des corps, ceux qui méritent attention, ceux qui peuvent attendre. Où est rangé celui de ma mère”, psalmodie-t-elle.

Samira El Ayachi montre enfin à travers ce livre que, quelle que soit la direction vers laquelle elles poussent, nos racines nous tiennent et finissent toujours par nous rattraper.


Madame Bovary, ma mère et moi, de Samira El Ayachi, 19, 90 euros, Editions de l’Aube

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