“SecondeMain”, le corps encombrant de l’avatar

Par Odile Lefranc

Au cœur du premier roman de Grégoire Sourice, on retrouve SecondeMain, une plateforme de petites annonces qui n’est pas sans évoquer un célèbre site de revente entre particuliers. Entre écrans et vie en ligne, l'auteur y traque nos traces et explore l’obsolescence programmée des humains et des objets. Porté par une écriture expérimentale qui mêle récit et poésie, il autopsie autant nos alter-egos virtuels que le néant de nos existences.

L’histoire commence par le retour d’HB chez ses parents, afin de mener à bien sa convalescence après une opération du genou. HB y recroise Jérémy Loy pour qui, adolescent, il avait eu une attirance confuse. Jérémy a créé un avatar, PerozPrez13, sur la plateforme SecondeMain, sur laquelle il met en vente des choses les plus improbables, comme l’étang de la commune. Au fil du récit, HB va tomber amoureux de cet avatar. Mais Jérémy Loy souhaite réaliser un snuff movie, c’est-à-dire faire mourir son double numérique en ligne. HB veut l’aider à trouver une solution. C’est l’une des interrogations centrales qui traversent le roman : comment tuer un être qui n’a pas d’incarnation charnelle ?

Sourice explore également la manière dont les corps ont besoin des objets pour survivre. Le livre s'ouvre d’ailleurs sur HB qui découvre, dans un état de vulnérabilité lié à sa pathologie, l’importance de sa relation aux machines. Les choses deviennent ici des témoins silencieux qui portent le poids d’être un humain. En miroir à cette question, Sourice interroge l’extension de soi par les liens du sang que rien ne peut effacer. En mettant en scène le personnage de Coline, la sœur d’HB, atteinte d’un cancer, l’auteur trace une ligne narrative d’une grande pureté. Car le fait de l’accompagner dans son combat contre ce dernier permet à HB de retrouver une complicité avec elle, où la question du langage apparaît constamment en filigrane : que ce soit dans la tumeur en forme de e muet ou dans les mèches de cheveux qu’il lui coupe et qui dessinent des lettres sur le sol.

C’est dans ce rapport viscéral aux mots que SecondeMain s’affirme comme un roman expérimental. En recourant à l’hétéronymie, procédé cher à Fernando Pessoa, Grégoire Sourice s’amuse à intégrer d’autres récits dans sa trame comme les poèmes de Maria Antonia Moneda, une poétesse mexicaine qu’il a inventée. En opposant la radicalité du langage à l’artificialité de la surconsommation, l’un de ses vers peut résonner comme une clé de lecture : « Ma religion est celle de la vérité. » Cette certitude du vrai se trouve peut-être cachée dans les eaux calmes de l’étang de la commune dont HB fait inlassablement le tour. A mesure qu’il se rétablit de son opération, il élargit sa promenade, comme s’il suivait les ondes concentriques d’un pavé jeté dans « l’étang ». Ce décor, en écho subliminal, évoquera sans doute « l’Etant », notion chère à Heidegger et sa question métaphysique : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Dans le courant de l’intrigue, le post de Bernardx22, vendeur sur SecondeMain, nous fait justement basculer dans l’expérience du trou noir. Nous croyons nous connaître, mais ce sont les objets qui nous révèlent que nous étions pour nous-mêmes des inconnus. Avant d’écrire SecondeMain, Grégoire Sourice avait publié un recueil de poésie La Gelée du vivant et un premier essai Le Cours de l’eau. Avec SecondeMain, il prolonge par d’autres moyens sa réflexion sur les flux et nous offre un premier roman qui bouscule. Comme un torrent.


SecondeMain, de Grégoire Sourice, 19 euros, Editions José Corti

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