« Des filles comme il faut », dans le sillage d’une looseuse magnifique
Par Marine Varlet
Elle s'appelle Blanche. Elle a trente ans, un enfant, un amoureux sans intérêt et une capacité inouïe à échouer avec un panache qui lui est propre. Avec Des filles comme il faut, Nadia Daam signe un roman tragicomique d'une justesse redoutable sur cette génération de femmes éduquées pour être ni trop dociles ni vraiment rebelles. Un livre qui fait rire, qui dérange, et qu'on ne lâche pas avant la dernière page.
Licenciée après un accouchement traumatique et ses séquelles psychiques, Blanche accepte, presque par défaut, d’enquêter pour un podcast sur les disparitions volontaires de femmes. Elle retourne dans sa ville natale du Grand Est, sur les traces d’une professeure évaporée sans explication. Ce qui devait être une mission alimentaire devient une dérive intérieure, mordante et désopilante.
Il y a un paradoxe au cœur du roman : Blanche est une perdante, et c’est précisément pour ça qu’on la suit jusqu’au bout de ses tribulations. Narratrice drôle, piquante, d’une lucidité presque vertigineuse, elle observe sa propre vie sans fard. Un mari médiocre, des parents qui se rangent toujours du côté de ce dernier, et une société qui lui a appris à penser seule tout en lui répétant que les hommes restent des adultes « Pro Max », l’évolution suprême que l’on croit et que l’on écoute, quoi qu’il arrive. Notre héroïne ne se révolte pas. Elle ne cède pas non plus. Elle avance dans cet entre-deux trouble, cette zone grise que Nadia Daam explore avec une précision presque chirurgicale, là où les contradictions ne se résolvent pas, mais s’accumulent jusqu’à devenir matière à récit.
Le point de bascule affleure vite : la violence de son accouchement et ses dommages psychologiques collatéraux Mais autour d’elle, personne ne s’interroge. On questionne sa chute, jamais ce qui l’a provoquée. L’alcool devient une explication commode. Et puis le doute s’installe, plus profond, dérangeant : Blanche fait peut-être partie de ces femmes englobées dans le #MeToo. Rien n’est tranché.
Face à elle, Athéna, ancienne amie devenue star médiatique du féminisme photogénique. Le contraste est savoureux et sans manichéisme : Blanche ne juge pas, elle observe. Elle navigue à vue dans des eaux militantes qui ne sont pas les siennes, et ce regard légèrement décalé sur un milieu dont elle ne maîtrise pas les codes est l'un des tours de force du roman.
L'enquête dans le Grand Est, sur les traces de cette professeure disparue, offre au roman sa structure de polar social. Mais l'enjeu véritable est ailleurs : dans la question que pose Nadia Daam à voix haute, et qu'on reconnaîtra sans peine. « C'est quoi une "femme disparue" au juste ? Quand sait-on qu'elle a disparu ? » Elle en cache une autre, plus sourde : à quel moment une femme est-elle vraiment attendue quelque part ? Et que se passe-t-il quand elle décide de ne plus l'être ?
Ce que Blanche incarne, c'est ce que Michèle Fitoussi avait pressenti en 1994 dans « Le Ras le-bol des superwomen » : la femme soumise à l'injonction d'être parfaite sur tous les fronts. Devenu culte, il n’a pas pris une ride. Et la saturation décrite n’a, trente ans plus tard, pas bougé. Des filles comme il faut pose avec un soulagement presque physique le droit à la médiocrité assumée, à la banalité au mieux. À rater. Et dans ce mouvement, il devient, et sans jamais se prendre au sérieux, résolument militant.
Car c'est bien là le paradoxe jubilatoire du livre : son humour décomplexant est aussi son arme la plus acérée. On rit, et c'est précisément grâce à cela qu'on entend le message. Le récit est foisonnant, construit, avec une densité littéraire qu'on ne trouve pas toujours dans les romans estampillés féministes-girlys.
Des filles comme il faut n'est pas un roman féministe au sens où l'on brandirait ce qualificatif comme un genre à part. C'est une œuvre qui porte en elle les strates de chaque personnage comme autant de vies parallèles et contradictoires. Blanche rate tout, mais avec une grâce involontaire qui force l'admiration. Et en la voyant trébucher, on finit par se demander si chacune d'entre nous n'aurait pas, quelque part, sa propre histoire à écrire, avec ses zones d'ombre, ses façons d'être une chose et son contraire en même temps.
Des filles comme il faut, de Nadia Daam, 21,90 euros, Editons L’Iconoclaste