“Pour Britney”, la littérature comme un cri

Par Bénédicte Flye Sainte Marie

Dans un court texte aux allures de torrent sans digues, l’autrice et chanteuse Louise Chennevière, décortique, à travers les trajectoires de Britney Spears, qu’elle a adorée avant de la rejeter et de Nelly Arcan, l’oppression exercée sur le corps des femmes et la chape de culpabilisation qui entoure leur sexualité.

A huit ans, Louise Chennevière adulait Britney Spears. Fascinée par la star américaine de la pop, la petite fille de la génération 2000 avait tapissé les murs de sa chambre avec ses posters, l’écoutait en boucle avec ses copines et ne rêvait que d’une chose : lui ressembler. Pourtant, en se construisant en tant que d’adolescente puis adulte, elle a fini par exécrer tout ce qu’elle représentait. D’idole absolue, la chanteuse blonde était devenue l’incarnation de tout ce qui ce qu’il fallait mépriser en matière de goûts, de fréquentations, de moralité, le contre-modèle dont on devait absolument s’éloigner. Que s’est-il passé pour que s’opère cette bascule ? Comme Britney a-t-elle a un jour “parfaitement cessé d’exister pour elle” ? En replongeant dans ses archives, les cartons de sa maison et les tiroirs de son esprit, Louise comprend qu’elle a plongé la tête première dans le récit tronqué que la presse et l’époque, perfusées par le patriarcat, ont fait de sa vie et de ses supposées errances.

Ce qu’elle raconte du parcours, pourtant connu, de Britney Spears, laisse parfois sans voix. Calibrée depuis l’enfance par l’industrie de la musique, avec la complicité de ses parents et des médias, pour générer du cash en excitant les libidos masculines, l’artiste a subi cette emprise et cette coercition jusque dans sa vie privée. Placée sous la tutelle de son père de 2008 à 2021, l’interprète du bien-nommé Toxic avait entre autres privations de liberté l’interdiction de faire un nouvel enfant ! Même son ventre ne lui appartenait plus. Comme Loana, enfermée des décennies durant dans l’image qu’on avait composée d’elle, Britney concentre sur sa seule personne toutes les violences faites aux femmes.

Deux chemins viennent dans cet opus se greffer à celui de Britney. Celui de Nelly Arcan, qui a mené une démarche jusqu’au-boutiste, allant jusqu’à la prostitution, pour tester la puissance de sa sexualité mais qui est morte de n’avoir été réduite, professionnellement, qu’à une chair à fantasmes. Et celui de Louise lui-même, à qui s’est imposée comme à nous toutes l’injonction paradoxale de se montrer désirable sans être provocante et qui a également souffert intimement de la prédation masculine.

Remarquable de force dans ce qu’il exprime, Pour Britney l’est aussi dans la manière dont il est rédigé. A contre-courant de l’idée qu’il faut écrire simple pour séduire le lecteur et le garder dans ses filets, Louise Chennevière nous livre une langue compacte et touffue, sans espace ni saut de ligne, presque sans ponctuation, ni respiration, telle l’émanation d’une colère qui viendrait directement des tripes. Qui ressemble aussi à un coup de pied aux fesses mis aux “vieux messieurs” écrivains qu’elle dépeint, qui ont la certitude d’être les seuls à pouvoir personnifier le bon goût littéraire.


Pour Britney, de Louise Chennevière, 8,10 euros, Editions Folio

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