“Le sentiment général”, une quête d’altérité

Par Odile Lefranc

Dans son dernier ouvrage paru aux éditions P.O.L, le poète oulipien, Frédéric Forte, orfèvre des contraintes et des formes fixes, parvient à transcender la rigueur de son dispositif pour en libérer la mélodie cachée. Une création qui vient percuter le relief des objets et la densité des vides.

Chacun des livres de Frédéric Forte obéit à un protocole exigeant que le poète s'amuse à plier et déplier avec la précision d'un artiste de l’origami. Membre de l'Oulipo depuis 2005, groupe littéraire fondé par Raymond Queneau et François Le Lionnais, il n'écrit qu'à partir d’impératifs très précis. Ici, il s'impose la discipline du sonnet qu'il décline dans un diptyque, véritable géométrie poétique.

La première partie, intitulée Le sentiment général, commence par une couronne de sonnets. Il s’agit d’une forme baroque d’inspiration italienne, où chaque poème naît du dernier vers du précédent, avant de s’achever par un sonnet-maître qui les reprend tous. L’ensemble dessine un mouvement circulaire, un cycle infini où la fin rejoint le commencement. Dans cette première étape, le poète adopte volontairement le pronom indéfini « on » pour absorber la "rumeur" de l'époque. Celle-ci en devient le buvard, comme une la tache d’encre, trace d’une conscience commune, d'un "sentiment général" objectivé par la contrainte poétique.

La seconde partie, Sentiments particuliers, lui répond en écho. Elle prolonge cette ligne de crête formelle avec un protocole de composition encore plus contraignant qui permet au poète d'explorer, avec une précision chirurgicale, l’infra-ordinaire des objets et l'intimité du quotidien. Le vide s'invite à la table d'un couple, dans une cuisine, où les objets comme un aspirateur ou un interrupteur sur ON, écho anglais du "on", viennent allumer la pensée avant de s'effacer. On pourrait croire à une parodie d'une vie connectée, mais les variations de lettres et de mots qui balisent les silences, font trembler la forme et le fond, et peut-être aussi ce « Je » qui devient vulnérable en face de l'Autre, ce « Tu » aux réponses évasives, prises elles aussi dans le ressac des contraintes.

Et dès lors, le poème devient un radeau dévalant les rapides, éclaboussant les croyances, les dires, et les non-dits. Et c'est tout à coup l'âme du poète qui se donne à lire dans l'étroitesse de la cuisine, un espace que vient parfois remplir l'absurde, comme un rhinocéros égaré. Incongru ? Non, profondément oulipien.

Avec Le sentiment général, Frédéric Forte parvient à révéler par un savant procédé d'écriture les courants indomptables du langage. Il y a un souffle qui soulève les écrous du quotidien pour nous faire passer du général au particulier. On en ressort autant meurtri qu’ébloui par la recherche infinie d’une possible altérité.


Le sentiment général , de Frédéric Forte, 19 euros, Editions P.O.L.

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