“Hantise et soin”, un outil pour écrire les blessures invisibles
Propos recueillis par Odile Lefranc
À travers des ateliers d’écriture sur le thème de la hantise, le poète Thibault Marthouret a invité les personnels de santé à « dialoguer avec leurs fantômes ». Cette aventure humaine donne aujourd’hui vie à une série de podcasts et à une anthologie attendue pour l’automne. Entretien autour d’une traversée littéraire et sonore.
Comment est née cette rencontre entre la chaire de Médecine narrative de Bordeaux et votre univers de poète ?
Au printemps 2024, j’ai été contacté par Isabelle Galichon, cotitulaire de la chaire en médecine narrative de Bordeaux. Elle savait que je m'intéressais aux humanités médicales et que j'étais poète. Elle avait repéré un dispositif du CNL (Centre National du Livre) et de l’ALCA (Agence culturelle de la Région Nouvelle-Aquitaine) permettant de créer un programme de compagnonnage entre un auteur et une structure publique. Nous en avons discuté. Il y a souvent une offre d’ateliers d’écriture pour les patients dans les établissements ; nous avons donc choisi, cette fois, de nous adresser aux soignants et aux bénévoles du soin. Avec, dès le départ, la volonté d'aboutir à une anthologie à l'issue du projet.
Convoquer la figure du fantôme face à un public de soignants déjà éprouvé, n’était-ce pas un pari risqué ?
On avait en tête les travaux de Mathieu Simonet, qui signe la préface de l’anthologie et de Michèle Levy-Soussan, qui était à l’époque responsable des soins Palliatifs à la Pitié Salpêtrière. Ils ont travaillé sur cette idée. Le fantôme est une thématique poétique qui peut prendre des tonalités très diverses : cela peut être le spectre gothique comme cela peut être Casper. Si les soignants n'ont pas envie, à 18h30 après une grosse journée, d'ouvrir la porte à quelque chose de trop douloureux, ils peuvent doser. Mon idée était simplement de les inviter à parler des patients qui les avaient marqués, d'expériences positives ou plus sombres.
Comment avez-vous concilié la réalité de terrain avec le concept de hantise ?
Très vite, le concept de « devenir fantôme » s'est imposé pour évoquer l’invisibilisation au travail, le fait de devenir transparent. La période du Covid a été d'une grande violence pour les équipes. Dans les ateliers, je me suis rendu compte que le travail sur le terrain ressemblait souvent à une photo de famille avec des trous : des visages qui ont disparu et qui n'ont pas été remplacés. C'est un peu comme dans le générique de la série The Leftovers, où l'on ne voit plus que des silhouettes vides. Ces fantômes correspondent à des absences énormes dans les services. Ces gens ont craqué parce que, parfois, l’institution les broie.
En quoi votre démarche se distingue-t-elle des ateliers classiques de médecine narrative ?
La médecine narrative a été théorisée à New York par Rita Charon, médecin et docteure en littérature à Columbia. Elle trouve aujourd’hui en France un écho majeur dans les travaux d’Isabelle Galichon en sciences de la santé. Dans son Manifeste, celle-ci explique qu’elle est « une approche double qui permet d’associer culture de l’interprétation… et expérience créative ». En pratique, c’est l'utilisation de la littérature et de techniques narratives ou poétiques dans la formation des soignants. Cela les aide à développer des compétences relationnelles, d'observation, de communication, mais aussi l'empathie et l'attention au récit de l'autre, à travers la mise en mots de l'expérience de soin. Ces thématiques partagées permettent de retrouver une énergie au travail, un développement profond qui nourrit une part du « moi professionnel » souvent étouffé par l'environnement hospitalier.
Mais c’est là que ma démarche se distingue de la médecine narrative traditionnelle. Là où celle-ci fonctionne plutôt par petites « injections » de textes courts pour ouvrir le dialogue, j’ai voulu faire autre chose. Il s’agissait de véritables ateliers d’écriture créative, pour m'inscrire dans le temps long.
Comment avez-vous levé les éventuelles résistances en atelier ?
Effectivement, en Europe, le dialogue avec les spectres n’a rien d’évident. Pour nourrir les ateliers, on est donc allé chercher d'autres imaginaires, comme celui des johatsu, ces « évaporés » japonais qui choisissent de disparaître de la société après avoir parfois vécu une situation de honte comme la perte d’un emploi. C'est une métaphore puissante de l'épuisement au travail. À partir de là, certains soignants ont livré une parole brute, très personnelle, sans aucune optique de publication. Il a parfois fallu vaincre des réticences pour leur faire comprendre que mon but n'était pas de gommer leurs mots, mais d'augmenter leur propos. C'est une démarche maïeutique. Un des poèmes du livre que j’ai composé évoque mon positionnement : j'y suis comme un chirurgien penché au-dessus du texte.
Le concret, à l’hôpital, a-t-il à un moment rattrapé votre projet poétique ?
C’était à la médiathèque de l'hôpital Saint-André à Bordeaux. En installant des tables, je remarque qu'une plante a débordé, il y a une flaque au sol, alors je vais chercher du papier absorbant pour éponger. C’est là, en me penchant, que j’aperçois des gouttes rouges qui s’en échappaient. Même si cela s'expliquait sûrement par de l'oxydation, c'était étonnant. Juste après, lors de l'atelier, des participants m'ont livré des expériences très fortes, liées à des thématiques de sang. Cette expérience m'a inspiré un des poèmes du livre de poésie, L'air de rien, que j'ai inclus à la fin de l'ouvrage pour en faire un objet hybride.
Comment les soignants ont-ils vécu ces ateliers ?
Une bénévole du soin, qui est aussi médiathécaire, m'a dit que le fait de travailler en vue d’une publication l'a poussée à revenir sans cesse au texte après l'atelier. Après avoir travaillé sur son imaginaire, avec du recul, elle m'a confié : « J’ai compris plein de choses, j'ai compris d'où venaient plein d'images que j'avais en moi ». C'est ce qui arrive quand on produit quelque chose en atelier et qu'on s’interroge sur ce que ça suscite en nous.
L'anthologie sort en septembre, le podcast est lancé... Réussit-on vraiment à quitter une telle aventure ?
Quand j'ai signé, je ne pensais pas que deux ans après, je serais encore en train de chercher des invités pour les podcasts. Je n'arrive pas à y mettre un terme. Pour la sortie officielle de l’ouvrage, nous prévoyons des lectures chorales. Certains textes de l'anthologie ont été pensés pour être presque scénographiés, comme un patchwork textuel. Je veux que ce projet reste collectif, pour porter la parole des soignants et montrer que la poésie est un vecteur magnifique qui fait jaillir les récits.
Finalement, le fantôme n’est-il pas le lien entre la vie et la mort, entre nous présents, ici, aujourd’hui ?
Exactement. C’est un lien entre tous les états d’humanité.
Pour écouter le podcast Ces présences invisibles :
Sur le site de la Chaire de philosophie
Sur toutes les plateformes d'écoute : Spotify, Deezer, Apple Podcasts…
Prochaine parution - Septembre/Octobre 2026
L’ouvrage hybride Hantise et soin : une (h)anthologie, aux Éditions Le Bord de l’eau (préface de Mathieu Simonet).