“Le péril masculiniste”, plongée au cœur du continent de l’ultra- violence

Par Bénédicte Flye Sainte Marie

Résultant d’une tentaculaire enquête menée au long cours, cet ouvrage de la psychologue Sylvie Tenebaum brosse un panorama, aussi effrayant que documenté, de la sphère masculiniste, dont les conceptions prospèrent aujourd’hui.

Le danger que constitue la lame de fond masculiniste n’est pas une chimère. Pas une peur irraisonnée ou un épouvantail qu’agiteraient les progressistes pour obtenir de la lumière. C’est au contraire un monde dont on ne soupçonne pas l’ampleur, ultrapuissant, structuré, brutal dans des discours autant que dans ses pratiques. C’est ce qu’illustre le livre édifiant de Sylvie Tenenbaum.

En préambule, l’experte explique pourquoi elle éprouve le besoin de batailler contre ce fléau, cette “hydre aux multiples visages” dont les têtes repoussent toujours. Car contrairement à certaines intellectuelles de sa génération qui estiment que le combat féministe actuel et cette lutte en particulier, ne sont pas les leurs, Sylvie Tenebaum se sent très concernée. “A soixante-dix-sept ans, je refuse de détourner le regard. Mon âge n’est pas une excuse pour le silence mais une raison de parler plus fort”, confie-t-elle.

Pour mieux sonder le phénomène, elle en explore d’abord les racines, millénaires, puisqu’il était déjà présent en Grèce et à Rome dans l’Antiquité. Mais elle montre également que cette idéologie selon laquelle les femmes menacent l’autorité des hommes et les fondements de la société et qui se double volontiers de racisme, de xénophobie et d’homophobie ne s’est jamais aussi bien portée dans l’Histoire qu’après les grandes avancées paritaires (droit des femmes à travailler, droit de vote etc.…), constituant ce qu’on appelle le fameux backlash ou retour de bâton. Le séisme #MeToo, neuf ans après son émergence, a le sien et il est plus agressif et décomplexé que jamais, au point qu’il infuse et se normalise dans le débat public.

Sylvie Tenebaum prouve par l’exemple et par les chiffres le fait que cette violence n’est pas que théorique et rhétorique. L’influence de figures de proue tutélaires comme Alain Soral,et Eric Zemmour font le lit de nombreuses violences conjugales, familiales, de rue ou encore perpétrées dans le cadre festif. “Passé quarante-cinq ans, le pauvre (l’homme sans femme), pour tirer de la chair fraiche, n’a d’autre choix que de recourir à l’inceste (surtout dans les régions désertifiées)”, dit un passage de Sociologie du dragueur d’Alain Soral, que cite l’autrice. Cette forme de haine aboutit parfois même à des tueries de masse : des criminels comme Marc Lépine qui a assassiné quatorze femmes à l’Ecole Polytechnique de Montréal en 2009 et Elliot Rodger, qui a ôté la vie à six victimes et en a blessé quatorze autres en 2014 à Isla Vista, revendiquaient ainsi leur appartenance à ce courant de pensée. A l’ère du tout-numérique, elles trouvent un terrain d’expansion infini, sous la houlette de créateurs de contenu tels qu’Andrew Tate ou Axel Hitchens. L’écrivaine termine donc sur l’urgence d’en faire une “cause politique” et plus seulement un enjeu militant. “C’est maintenant qu’il faut changer. Plus tard sera trop tard”, conclut Sylvie Tenebaum.


Le péril masculiniste , de Sylvie Tenenbaum, 19,90 euros, Editions Harper Collins

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“La déconstruction des hommes, une fausse bonne idée ?”, réflexion sur la redéfinition de la masculinité