Bénédicte Delmas “ C’est toujours extrêmement compliqué pour une femme d’être une femme”

Par Patsy Monsoon

Avec Jeanne, rebelle de Dieu, Bénédicte Delmas signe son premier roman et redonne vie à une figure méconnue de la Renaissance. À travers le destin de Jeanne de Lestonnac, fondatrice d’un ordre dédié à l’éducation des jeunes filles, celle que l’on a d’abord connue comme actrice dans Sous le soleil et qui est aujourd’hui réalisatrice met en lumière une lutte profondément contemporaine : celle pour l’émancipation des femmes par le savoir. Rencontre avec une autrice pour qui l’écriture est aussi un geste de transmission.

La primo-romancière que vous êtes nourrissait-elle le souhait d’écrire un livre depuis longtemps ou est-ce ce sujet qui a déclenché l’écriture ?

Ni l’un ni l’autre (rires). L’envie de raconter cette histoire, je l’avais depuis longtemps, mais je pensais en faire un film. Or c’est un projet très cher, avec des montages financiers compliqués. J’ai rencontré une éditrice qui m’a dit : « Si tu arrives à écrire l’histoire que tu viens de me raconter, moi je la publie. » Et je me suis dit : “ Allons-y.” Au moins, cette histoire existera.

Qu’est-ce qui vous a immédiatement séduite chez Jeanne de Lestonnac ?

Ce qui m’a frappée immédiatement, c’est la modernité de son combat. L’émancipation des femmes pose toujours problème. On pourrait croire qu’en 2026 on a progressé — et c’est vrai, on a progressé, et qu’en France nous sommes plutôt privilégiés. Néanmoins, c’est toujours extrêmement compliqué pour une femme d’être une femme, surtout dès qu’elle a des ambitions extra-domestiques.

Pendant combien de temps les recherches nécessaires à la construction de ce livre ont-elles duré ?

Un an. Un an de recherches, et de travail sur le plan du livre. Je voulais qu’il fonctionne comme une série, en passant d’un personnage à l’autre, avec toujours le même propos de fond : l’émancipation des femmes par l’éducation et le combat pour l’accès au savoir. C’était ma ligne directrice. Je voulais aussi qu’il y ait du suspense, de l’aventure, de l’amour, du combat et ce n’était pas simple. Je tenais à un texte dense, par peur que l’on s’ennuie. J’avais un grand tableau avec des Post-it, une couleur par personnage, et j’ai construit le plan ainsi. Il fallait que tout se recoupe parfaitement, donc cela a pris du temps.

La Renaissance était-elle une période que vous connaissiez déjà bien ou la rédaction de cet opus a-t-elle été au contraire l’occasion de l’explorer ?

C’était un territoire de découverte totale ! Je me suis dit : cette femme et son combat me plaisent. Et quand j’ai commencé à écrire le projet -qui n’était pas encore le livre, mais le film - je me suis rendu compte que, pour écrire sur elle, il fallait que je connaisse très précisément les us et coutumes de la Renaissance. Sans cela, je ne pouvais pas écrire une ligne. Il fallait que je sache ce qu’elle mangeait, comment elle se lavait, s’habillait, comment elle interagissait socialement avec les personnes qui travaillaient pour elle, la hiérarchie…

J’ai plongé totalement. Ça a été un voyage extraordinaire et j’ai adoré effectuer ces recherches, parce qu’elles nourrissaient l’histoire et m’ont amenée à intégrer des éléments que je n’avais pas forcément imaginés au départ. Je savais que le livre passerait sans doute entre les mains d’historiens, et je ne voulais pas être égratignée. La romance, en revanche, est totalement inventée mais c’est tout. Jeanne de Lestonnac est canonisée et les écrits sur elle sont religieux, donc il fallait être très rigoureuse.

« Quatre siècles plus tard, on pourrait dialoguer, on aurait des choses à se dire et on se comprendrait. »

En redessinant les contours de Jeanne au fil de l’écriture, vous êtes-vous reconnue en elle à certains égards ?

Sur des points communs à toutes les femmes, en réalité. Quatre siècles plus tard, on pourrait dialoguer, on aurait des choses à se dire et on se comprendrait. Notamment sur les idées reçues autour de l’infériorité des femmes, très présentes à la Renaissance et qui n’ont pas disparu aujourd’hui.

Jeanne de Dieu résonne donc de manière très actuelle, notamment sur la place des femmes et l’accès à l’éducation, une bataille qui ne se conjugue pas au passé dans certaines régions du monde. Cela vous fait plaisir de voir que vous parvenez grâce à ce livre à toucher un lectorat jeune et à faire de Jeanne un modèle ?

Oui, ça me rend très heureuse parce que si j’avais eu un livre comme celui-là entre les mains à vingt ans, j’aurais peut-être gagné du temps. J’aurais aimé le lire plus jeune.

Selon vous, que penserait Jeanne de notre époque et que nous a-t-elle légué ?

Jeanne nous a fait le plus beau des cadeaux : le droit d’aller à l’école. Et ça, c’est uniquement grâce à elle. Si elle voyait ce que nous en faisons, parfois pas grand-chose, elle se dirait sans doute : « Pourquoi ne pas toujours saisir le trésor que je vous ai laissé ? » Enfin, je pense car je ne suis pas à sa place.

Pour l’héritage, toutes les écoles ou groupes scolaires qui s’appellent Notre-Dame de quelque chose sont des émanations de la congrégation Marie-Notre-Dame qu’elle a fondée. Ces écoles sont présentes sur les cinq continents : elle a essaimé dans le monde entier. Pourtant, Jeanne de Lestonnac reste connue à très petite échelle, très localement.

Est-ce justement une fierté de lui redonner cette postérité ?

Ce serait très prétentieux de ma part de dire ça mais oui, je suis très heureuse d’avoir ressuscité cette figure. Chez les Montaigne, on connaît son oncle Michel, mais pas elle – alors qu’elle a accompli quelque chose de très grand. Je suis ravie de pouvoir en parler et comme il existait très peu de choses sur elle, j’avais vraiment un boulevard pour écrire son histoire.

Dans les retours que vous avez eus sur ce roman, certains proviennent-ils de fans de Sous le soleil, fiction qui a vous révélée aux yeux du grand public ?

Complètement. Il y a une base de curieux qui aimaient la série et étaient curieux de voir ce que je pouvais écrire ou raconter. Et puis après, il y a eu des petits book clubs et c’est arrivé dans les mains de lecteurs qui ont pu partager leurs avis. Ça a fait un effet en cascade qui fait que j’ai eu un super bouche-à-oreille et c’est ça qui fait que les livres marchent. Ce n’est que du bonheur.

Pour finir, quel est votre dernier coup de cœur lecture ?

J’ai beaucoup aimé La vie continuée de Nelly Arcan de Johanne Rigoulot. C’est un super bouquin. Ce n’est pas vraiment un roman mais le parcours de Nelly Arcan est passionnant et c’est bien écrit.


Jeanne la rebelle de Dieu , de Bénédicte Delmas, 9, 30 euros, Editions Pocket

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