Renaud Leblond “La liberté romanesque permet de faire revivre des destins”
Par Bénédicte Flye Sainte Marie
Lauréat du Prix Antoine Blondin pour Le nageur d’Auschwitz, l’écrivain s’empare, dans son deuxième roman Les Âmes combattantes, de la trajectoire de trois personnages, René Piercy, Thérèse Leblond, son épouse et Pierre de Vomécourt, tous résistants et agents de la première heure de la Special Operation Executive, service secret créé par Winston Churchill pendant la Deuxième Guerre mondiale. Un aéropage de héros discrets parmi lesquels on trouve Thérèse Leblond, la sœur de son grand-père, à qui il s’attache à redonner une postérité.
Est-ce plus complexe, dans un livre, de s’autoriser une part de romanesque quand l’une des protagonistes, à savoir ici Thérèse, est de votre famille très proche ?
J’ai trouvé que c’était plutôt une richesse dans l’écriture, même s’il y a un petit enjeu supplémentaire par rapport à celles et ceux qui l’ont connue. J’ai eu la chance de rencontrer Thérèse, le temps d’un déjeuner, et ai eu le regret de ne pas la revoir, même si on s’était promis de le faire. . . Et j’ai pu à travers cette conversation et ce que mon père m’avait raconté d’elle, réaliser que cette femme avait une personnalité très forte. Mais elle était aussi dans une espèce de réserve. C’était quelqu’un qui choisissait ses mots et je sentais qu’elle aurait pu en dire beaucoup plus à propos de cette période que nous avons évoquée brièvement. Elle a eu une vie incroyable qu’elle n’a pas racontée et c’est l’une des choses qui m’ont motivé. Car quelque part, la liberté romanesque permet de faire revivre des destins. J’ai opté pour cette forme pour que les gens se rendent compte de ce que ces existences ont pu être.
Dans vos échanges familiaux, René Piercy, le premier mari de Thérèse, a-t-il a été comme un fantôme qu’on ne mentionnait pas ou peu ?
On ne l’évoquait pas du tout. Pour mon père, ça représentait simplement une sorte de fait historique. Alors, au sein de ma famille, ça va être comme une découverte, d’autant que cette branche s’est éteinte et qu’avec les autres, les liens se sont distendus après la guerre. La transmission ne s’est pas bien faite et c’est ce que j’ai réveillé en écrivant ce livre, en allant voir des cousins de mon père. Là, tout d’un coup, un personnage a surgi, a pris et corps et vie dans la mienne. Il était là avec moi, comme Alfred Nakache avec Le nageur d’Auschwitz....
On sait que les femmes ont été très nombreuses à s’engager dans la Résistance mais qu’elles ont, sauf très rares exceptions, longtemps été invisibilisées. Les remettre dans la lumière était-il un autre de vos objectifs ?
Depuis deux-trois ans, il y a beaucoup de travaux, d’ouvrages sur le sujet et je pense que mon livre participe à ce mouvement. Thérèse n’était pas que “la femme de”, elle était une résistante affirmée, convaincue, active au même titre que son mari. Et elle semble avoir été aussi d’un sang-froid et d’une efficacité extraordinaire, tout en étant mère. Elle a tout conjugué et je trouve ça exceptionnel ! C’est important de redécouvrir le rôle-moteur de femmes qui ont été à la tête de réseaux. Je rends d’ailleurs hommage également dans mon roman à Marie-Madeleine Fourcade et Germaine Tillion, qui sont des femmes de combat et des organisatrices extraordinaires.
Il y a quelque chose qu’on n’a pas beaucoup raconté sur la Résistance et qui est intéressant dans Les Âmes combattantes, c’est l’aspect de la guerre psychologique, notamment concernant Pierre de Vomécourt. Aviez-vous très à cœur de décrire cette facette de la lutte ?
Oui, il se trouve que Pierre, lorsqu’il était détenu à Fresnes, a réussi à intéresser le procureur allemand à sa démarche d’officier, de chef de réseau très soucieux de ses hommes et que ça a parlé à son interlocuteur. On voit qu’il y a ici quelque chose de très subtil, presque au millimètre, qui se joue....
Comme chez Dominique Bona, vos livres sont-ils comme des poupées russes qui annoncent le ou les héros suivants ? Pourriez-vous consacrer une biographie à l’un des personnages secondaires de cet ouvrage, par exemple le sportif Tola Vologe ?
Oui, Tola Vologe mérite une biographie. A l’occasion de la rédaction de ce livre, j’ai beaucoup travaillé sur son histoire et elle n’a pas encore été racontée. C’est un personnage qu’on imagine à l’écran, volubile, un peu tout-fou, imprudent, meneur d’hommes. Il est très attachant !
« Faire des Ames combattantes un documentaire historique aurait forcément été plus sec et aurait laissé moins de place à l’humain. »
Estimez-vous que la langue doive être mélodieuse même quand elle dépeint l’innommable ? Car la scène de torture de Pierre de Vomécourt compte parmi les plus belles pages des Âmes combattantes...
Je pense qu’il faut essayer de faire en sorte que ça soit juste, dur quand c’est nécessaire, mais en se prémunissant du pathos, poétique quand ça peut l’être sans verser dans le mièvre ou le lyrique. L’important, au-delà de l’histoire, c’est que le plaisir de lire soit au rendez-vous. Faire des Âmes combattantes un document historique aurait forcément été plus sec et aurait laissé moins de place à l’humain.
Vous autoriserez-vous bientôt un livre de complète invention ou éprouvez-vous le besoin de raccrocher vos romans à des faits et à des personnages réels ?
C’est une question que je me pose. Le roman est pour moi une démarche récente mais c’est vrai que ça me donne l’envie de me lancer dans une pure fiction. Mais c’est un autre exercice. D’un côté, il faut tout construire, de l’autre, ça donne une marge de manœuvre plus grande que lorsqu’on met en scène des réalités historiques. J’aime beaucoup lire des fictions. Peut-être souhaiterais-je et saurais-je en écrire une ?
Quels pièges s’attache-t-on à éviter quand on écrit des romans historiques ?
Mon objectif, c’est que le contexte soit clair pour tout le monde. C’est pour ça que je me suis donné l’exigence de ne pas faire de notes de bas de page parce que je trouve que c’est un peu une facilité. Et ce qu’on craint aussi toujours, c’est qu’il y ait trop de tunnels ou de personnages, parce que ça fait sortir de l’histoire. Il faut se limiter pour que le lecteur retienne l’essentiel de ce qu’on veut dire. C’est une recherche d’équilibre.
À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de type nous recommandez-vous ?
La peau de Curzio Malaparte, où il décrit l’arrivée des Américains à Naples en 1943. Sa peinture des quartiers pauvres est saisissante. Et son style étonnant… Malaparte n’hésite pas à redire les choses. A se répéter. Cela permet de s’imprégner de ce qu’il a observé et éprouvé.
Les âmes combattantes, de Renaud Leblond, 20 euros, Editions de l’Archipel