Amanda Sthers “J’aime mes personnages, je cherche à comprendre leurs cheminements, pas à les juger”
Par Patsy Monsoon
Autrice de romans, de pièces de théâtre, de scénarios, de chansons et réalisatrice, elle a plus d’une corde à son arc. Son dernier livre C, paru il y a quelques mois chez Grasset, relate l’histoire d’un champignon sur un plafond qui va causer bien des dégâts dans la vie d’un couple. A cette occasion, Amanda Sthers a accepté d’être notre invitée pour un grand entretien et d’évoquer les prémices et l’écriture de cet opus.
Après l’onde de choc des évènements du 7 octobre 2023, l’envie d’écrire autour de ce thème s’est-elle imposée rapidement ?
Oui, mais pas immédiatement. Je ne suis pas israélienne, donc je ne voulais ni écrire un livre d’histoire, ni un livre de l’intérieur. Et puis écrire “à chaud” est souvent une erreur : l’émotion empêche la pensée. En revanche, j’ai très vite su que je voulais écrire sur les répercussions, sur ce qui s’est libéré après à savoir cette parole soudain décomplexée. Il a fallu du temps pour trouver comment le faire. J’ai beaucoup réfléchi avant que l’idée ne s’impose.
Est-il exact que le déclic s’est produit lors d’un repas parisien ?
Oui. Un de ces repas parisiens très ordinaires en apparence. Des gens éduqués, cultivés, qui ont accès aux livres, aux musées, aux idées. Et au détour d’une conversation, j’ai entendu cette phrase dite presque tranquillement, comme une évidence : « On va vous débarrasser des Arabes ». Ce n’était pas une provocation, ni même une colère. C’était pire : une phrase posée, socialement acceptable autour d’une table bien dressée. Je me souviens avoir pris mon sac et être partie sans rien demander. J’ai marché seule dans la rue, et l’idée d’écrire là-dessus m’est venue. Pas pour répondre, pas pour accuser, mais pour comprendre ce qui venait de se dire si facilement, si librement.
Le point de départ de l’histoire, est un champignon, comment est née cette métaphore ?
Tant qu’il n’y avait pas ce champignon, il n’y avait pas d’histoire. Un jour j’étais chez un ami et il y avait une tache presque invisible au plafond. Et j’ai eu un déclic très net : c’était ça. Un champignon, ça commence petit. On ne sait pas trop d’où ça vient et ça peut surgir n’importe où. On repousse souvent le moment de s’en occuper sans s’en soucier vraiment, et puis un jour, c’est partout. Après, tout est venu très vite : les personnages, le couple.
« La haine, la peur, la distance touchent tout le monde à tous les niveaux »
Pourquoi avoir choisi de mettre en scène le couple plutôt aisé, presque bourgeois, de Gilles et Rebecca ? Était-ce crucial pour vous cette classe qu’ils appartiennent à cette classe sociale ?
C’était important, oui. Je voulais raconter cette histoire à travers le prisme d’un Nous. Le couple, aujourd’hui, est une entité fragile, de plus en plus mise à mal. Et surtout, je voulais montrer que personne n’est épargné. Ni socialement, ni intellectuellement loin de là il ne faut pas croire ça. La haine, la peur, la distance touchent tout le monde à tous les niveaux. Elles s’installent aussi dans les salons confortables chez des gens qui pensent être du “bon côté”.
Les dialogues sont très forts, très directs, sans filtre. Est-ce que ce sont des choses que vous avez entendues ?
Pas forcément. Mais je voulais donner à mes personnages une parole décomplexée, sans précaution morale. Qu’ils puissent dire ce que beaucoup pensent sans l’avouer. J’ai écrit ces dialogues en pensant à Judith Butler et à ses idées fondatrices du wokisme et du concept de « pink washing ». J’aime mes personnages. Je cherche à comprendre leurs cheminements, pas à les juger, je suis tolérante. Je ne dis pas au lecteur quoi penser, il se débrouille, mais pour cela il doit accepter d’entrer dans une zone de trouble.
La tolérance est-elle pour vous une des plus grandes forces ? Et l’humour, indispensable pour ne pas sombrer ? Car il y en a aussi beaucoup dans ce livre...
L’humour, c’est vital. J’ai grandi avec beaucoup d’humour juif car il existe bel et bien. C’est très souvent absurde, bâti sur du drame, et malgré tout, drôle. Quant à la tolérance… Qu’est-ce que ça peut bien vous foutre, au fond, ce que les gens font de leur vie ? Orientation, couleur de peau, religion… Le wokisme, paradoxalement, a parfois fait beaucoup de mal en enfermant les gens dans des cases. Si vous ne réfléchissez pas “comme il faut”, on vous montre du doigt. Je ne côtoie pas que des gens qui me ressemblent. Et je ne pense pas comme une autre Juive, ni comme une autre blonde. Je suis moi. Et personne ne devait être enfermé dans une case avec des sous-cases.
À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Lequel nous recommanderiez- vous ?
Ce n’est un format poche mais un des livres qui m’a profondément touchée, c’est La vie selon Zoé d’Eleonora Galasso. Le personnage principal accompagne une amie dans ses derniers mois avec une ambivalence de sentiments. C’est bouleversant, mais aussi très drôle. J’aime les livres qui tiennent cette ligne-là : ne pas nier la gravité, mais refuser le désespoir.
C, d’Amanda Sthers, 20 euros, Editions Grasset