Guillaume Viry “Ce que j’aime, c’est une écriture qui puisse vivre à la fois comme un roman et sur scène”
Par Odile Lefranc
Avec L’Appelé et L’Esprit de sel, ses deux romans publiés à moins d’un an et demi d’intervalle, Guillaume Viry fait entendre ceux que l’Histoire a réduits au silence. Entre rigueur des faits et liberté narrative, il interroge la mémoire, l’exil, et la manière dont l’intime résiste à l’oubli. Rencontre avec un auteur pour qui l’écriture constitue une quête, celle qui consiste à redonner chair aux trajectoires entravées.
Vos livres explorent des destins individuels marqués par leur siècle. Pourquoi ce choix de montrer comment la grande Histoire s’inscrit dans l’intime et comment sélectionnez-vous ces moments-charnières ?
Dans L’Appelé comme dans L’Esprit de sel, on retrouve des personnages qui n’ont pas pu s’exprimer, se dire, se raconter. Leur voix n’a pas pu cheminer, il n’y a pas eu ce passage de la parole et donc du récit. Ce sont des vies qui ont été empêchées par l’Histoire. Quand on est élève au lycée, on aborde ces événements tragiques, la guerre d’Algérie, la Seconde Guerre mondiale, la rafle du Vélodrome d’Hiver, mais tout cela reste relativement abstrait. Cela m’intéresse de rendre ces histoires concrètes. Parce que ce sont des personnes, des individus : Ita, par exemple, qui aimerait simplement voir la mer, qui a un amoureux exilé aux États-Unis alors qu’elle, elle ne peut pas partir… Ce sont des détails de vie, des rêves, des espoirs. Ça, ça me touche profondément.
Dans L’Esprit de sel, vous donnez la parole à Ita Zitenfeld, à la postérité presque effacée. Qu’est-ce qui vous a attiré chez elle et comment avez-vous concilié, la concernant, la précision historique et la liberté fictionnelle ?
J’ai lu le livre de l’historien Laurent Joly, sur la rafle du Vél d’Hiv, un livre essentiel et bouleversant. L’existence d’Ita Zitenfeld y est évoquée : son exil de Pologne en Belgique, puis en France, jusqu’au 35 rue des Rosiers où elle habitait à la fin de sa vie. Mais au fond, qui était cette femme ? Comment lui rendre grâce, au-delà des archives ? On ne sait presque rien d’elle : des demandes de papiers refusées, des traces administratives. Mais une vie, ce n’est pas que ça. Alors j’ai imaginé : ses passions, ses amours, son père marchand de harengs, la pauvreté qui l’entourait. Tout ce qu’on ne trouve pas dans les documents.
Votre écriture, qui a une dimension d’oralité très forte et presque théâtrale dans laquelle transparait votre métier de comédien, m’a rappelé Hanokh Levin. Comment parvenez vous à ce qu’elle soit à la fois naturelle et profondément travaillée ?
D’abord je suis heureux que les possibles de ces textes soient vastes, qu’ils ne soient pas enfermés dans une case. C’est exactement ce que j’aime : une écriture qui puisse vivre à la fois comme un roman et sur scène. L’Esprit de sel a d’ailleurs reçu le soutien d’Artcena pour être joué au théâtre. Comme lecteur, ce sont des textes qui me plaisent beaucoup. Je pense par exemple à Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, dont le théâtre s’est tout de suite emparé. Peut-être qu’il y a des points communs, d’ailleurs, avec L’Esprit de sel, sur le langage. Quand on parle d’oralité, on pourrait penser à quelque chose de brut, effectivement c’est tout le contraire : c’est un travail de ciselage pour tenter de toucher à la vérité, à la profondeur des sentiments. L’enjeu, c’est d’essayer de faire entendre, faire voir et faire sentir le plus, avec une économie de moyens.
On y décèle aussi une musicalité, comme dans une partition où les répétitions et rythmes jouent un rôle essentiel. Est-ce un choix délibéré ?
Absolument. Un texte c’est une partition musicale, et pour que quelque chose résonne il faut offrir une place au silence. J’écris beaucoup en lisant le texte à voix haute. J’y suis très attentif ainsi qu’à la reprise des mots. J’aime qu’ils reviennent, qu’on les perçoive différemment à chaque fois. Ça permet d’ouvrir des espaces nouveaux. Dans la vie quotidienne les mots sont usés, on a parfois l’impression que plus rien ne veut rien dire. J’essaie de faire entendre les mots véritablement, dans toute leur polysémie.
Aborder des épisodes comme la rafle du Vel’ d’Hiv’ implique-t-il, selon vous, une responsabilité mémorielle de l’auteur ?
Oui, je me suis senti absolument obligé. D’abord, bien sûr d’un point de vue historique. Et également, d’un point de vue moral et esthétique, j’ai ressenti en écrivant une véritable obligation à une modestie, et à de la pudeur. Le sujet est déjà tellement fort qu’il faut essayer de trouver du hors- champ. Comment dire la catastrophe ? Peut-on même l’écrire ? J’ai essayé de suggérer. Que les mots ne soient pas des lieux clos mais qu’ils ouvrent des espaces, des questionnements.
L’esprit de sel m’a fait penser à Persépolis de Marjane Satrapi, avec l’idée que, malgré la révolution, la guerre, l’exil, c’est souvent un amour perdu, un rêve brisé, qui devient le symbole de l’effondrement...
Oui, c’est vrai. Ita s’accroche à l’espoir de rejoindre Josef aux États-Unis. Quand il s’évanouit, c’est toute sa vie qui se réduit. L’antisémitisme la pousse à fuir la Pologne, la Belgique, puis la France, où elle croit trouver refuge. Mais à chaque fois, on la rejette. Et au milieu de tout ça, il y a cet amour, ce rêve minuscule et immense à la fois.
« C’est très mystérieux et presque mystique mais j’ai l’impression d’avoir été
traversé »
Comment naissent vos livres ?
J’ai écrit L’Esprit de sel et L’Appelé d’un trait. Une fois que je suis habité par la voix des personnages, je vais vite, j’écris rapidement, dans un mouvement. Ce n’est pas un projet ni une décision. Ça arrive et sort, parce que cela doit se produire. C’est très mystérieux et presque mystique mais j’ai l’impression d’avoir été traversé. Ce n’est ni volontaire, ni accompli de manière consciente. Je ne fais aucun plan avant d’écrire, j’ai le sentiment que c’est comme si le texte était déjà écrit en moi et que je n’en étais que le passeur.
Finalement, à travers celles de vos héros, ne serait-ce pas aussi la voix de Guillaume Viry qu’on écoute ?
Je n’ai écrit pour l’instant que deux romans et une pièce de théâtre précédemment… Je vais m’autoriser cette formule éculée : Oui, Ita, c’est moi.
Quels auteurs ou livres ont accompagné votre parcours ?
Avant le Conservatoire de théâtre, j’ai passé un an en hypokhâgne, à dix-sept ans. À l’époque, je ne lisais pas beaucoup. Les romans m’ennuyaient assez vite ; je n’y trouvais pas ce que je cherchais. Je me rends compte maintenant que les premiers textes qui m’ont véritablement happé, ce sont ceux sur la Shoah, de Primo Levi et de Jorge Semprún parce qu’il y avait un « je » très fort ; ce qui me manquait souvent dans les romans. Je réalise aujourd’hui que cela a été fondateur. D’autres textes, plus psychanalytiques ou sociologiques, m’ont aussi marqué, comme Le cœur conscient de Bruno Bettelheim, sur son expérience dans les camps et sur toute situation de répression, et Le bouc émissaire de René Girard. Je les ai relus cinquante, cent fois et ils m’ont obsédé par leur force et leur humanité. Avec le temps, je vois bien que ces lectures me constituent profondément. Je suis aussi nourri par des auteurs de théâtre que j’admire, Bernard-Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce et Samuel Beckett, évidemment.
À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Lequel nous recommanderiez- vous ?
Je pense à Ellis Island de Georges Perec. C’est un livre tissé de textes et de photographies, où Perec questionne la mémoire du lieu de l’exil. Je pense à une très belle phrase du texte qui fait écho avec L’Esprit de sel : « On ne peut qu’essayer de nommer les choses, une à une… en essayant de ne rien oublier ».
L’esprit de sel, de Guillaume Viry, 16 euros, Editions du Canoë