Hemley Boum “Je suis fascinée par le souffle qui traverse la littérature africaine”
Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie
La romancière, multirécompensée pour Le rêve du pécheur, revient en cette rentrée avec Nos vies sauvages, un texte virtuose et dense, présent dans la première sélection du prix Renaudot, au sein duquel se télescopent dans le Cameroun d’hier et d’aujourd’hui plusieurs trajectoires de femmes, notamment celles de Ndolo Elimbi, avocate acharnée et amoureuse éperdue et de la commissaire Zeinabou, lucide observatrice de son parcours et ses propres renoncements; le tout dans un pays gangréné par la toute-puissance d’un président autocratique qui y règne sans partage depuis quatre décennies.
Les lignes fortes de ce roman, à savoir la description de ce pouvoir très hamlétien où tout est pourri de l’intérieur et les combats des femmes contre leurs entraves étaient-elles présentes dès le début dans vos intentions d’écriture ?
Ce qui l’était dès le départ, c’est le personnage de Ndolo et l’amour fou qu’elle éprouve pour Enow, qu’elle vit avec lui dans un lieu que chacun d’entre eux fantasme à sa façon. Mais au fur et à mesure que le roman s’est déployé, a aussi émergé une histoire de révolution faite par les femmes presque au quotidien. J’ai la chance pour ma part d’être une “femme à femmes”, celles qui m’ont servi de modèle, celles qui ne m’ont pas jugée, celles qui m’ont regardée au - delà de mon trauma et ce sont elles qui m’ont inspirée dans Nos vies sauvages. Ce que je n’attendais pas et ce qui s’est finalement écrit, c’est ce que ça représente de vivre sous quarante ans d’un régime politique absolument sans partage, particulièrement pour les femmes, comment ça vient percuter l’intime et comment leur collectif peut devenir une arme de résistance, y compris là où on ne l’attend pas.
Vous n’avez pas voulu faire de Ndolo un être immaculé. Malgré sa force, son énergie, son courage, elle est aussi très narcissique, agaçante, parfois également conditionnée par des réflexes de classe. Était-ce capital pour vous qu’elle ait ces ambivalences ?
Absolument, elle n’avait pas à l’être ! Ça ne grandit pas un auteur ou une autrice d’imaginer des personnages sans défaut. Et au-delà d’elle, c’était très important que tous les protagonistes de ce roman soient imparfaits parce que dans la vie, ça n’existe pas. Et c’est vrai que Ndolo n’est pas très sympathique, avec ce côté très bourgeois, sa tendance aux jugements péremptoires et sa difficulté à se remettre en question.
Il y une autre thématique très saillante dans Nos vies sauvages, c’est celle de la désillusion, des espoirs perdus, à travers notamment Paul Biya, chef d’Etat qui était censé incarner le renouveau mais qui a été pareil voire pire que les autres. Est-ce quelque chose que vous ressentez vous-même, qui étreint beaucoup de Camerounais ou est-ce un état universel ?
Je pense que c’est un état universel. Nous sommes sans arrêt pris à la gorge par ces angoisses qui viennent de l’extérieur et qui viennent polluer nos espaces les plus personnels et privés. Mais il est trop tard pour être pessimiste et il faut livrer bataille ! Dans Nos vies sauvages, on voit que génération après génération, des initiatives viennent se sédimenter - un peu comme dans le mythe de Sisyphe où il faut sans arrêt repousser le rocher- et on peut espérer qu’un jour c’est la nature qui finira par gagner...
Arlette, l’avocate mentor de Ndolo, Zeinabou, la commissaire et Sippora, la mère de Ndolo réussissent à se délester de certaines chaines que leur imposent les hommes mais de manière souterraine, en jouant leur jeu pendant des années. N’est-ce pas un peu désespérant comme constat ? Ne pourrait-on pas imaginer un leadership féminin qui soit autonome ?
Je ne crois pas du tout au concept de grand soir et suis persuadée qu’on œuvre toutes à l’abri des regards. C’est la métaphore du canard que j’utilise dans le livre, qui est calme en surface mais qui lutte en dessous. Et Arlette, Zeinabou et Sippora composent avec eux mais comment peuvent-elles faire autrement ? De toute façon, il n’y a aucune pureté en elles. Celle qui l’est le plus, paradoxalement, c’est Ndolo, parce qu’elle refuse les compromis. Les autres sont bien obligées de vivre dans cette société et leur grand mérite est de ne pas complètement se perdre.
A travers le personnage d’Enow Alaka, l’éternel amour de Ndolo, avez-vous cherché à dépeindre la figure par excellence du déraciné, qui n’est bien nulle part et qui ne s’autorise pas à l’être parce qu’il a l’impression de trahir sa terre ?
Oui, Enow ressemble à beaucoup d’hommes que j’ai rencontrés, qui ont dû s’enfuir et qui s’inscrivent dans une forme d’errance. Il y a cette difficulté à s’ancrer, quand bien même un autre pays vous accueille.
Vous racontez la passion et le désir absolus qui ont existé entre Ndolo et Enow et qui vont perdurer. Est-ce la chose la plus complexe à faire en littérature ? Ne craint-on pas d’être trop froid ou au contraire trop emphatique ?
C’est effectivement quelque chose qui est difficile à décrire. Ma façon à moi d’évoquer la sexualité quand elle est crue, c’est de rentrer dans une sensualité des corps qui se frôlent et dans les émotions que ça véhicule, au-delà des gestes, d’être à la fois dans la douceur et la brutalité.
“Le vent se lève sur des idées de romans et j’y suis très poreuse, sans être pour autant dans l’urgence”.
Quels sont les territoires que vous aspirer à explorer dans vos prochains romans ? Y-at-il des sujets qui vous attirent mais vous résistent encore ?
J’ai beaucoup de pensées qui se bousculent mais aucune n’est suffisamment claire pour que je puisse en parler. Et je suis encore très habitée par Nos vies sauvages. Mais j’apprécie beaucoup ce temps de latence... Le vent se lève sur des idées et j’y suis très poreuse, sans être pour autant dans l’urgence. C’est un état d’entre-deux, qui n’est pas exempt d’intranquillité.
Avez-vous la sensation que la littérature africaine occupe aujourd’hui la place qu’elle mérite dans la littérature francophone ? Les choses ont-elles changé à cet égard ces derniers temps, notamment depuis le Goncourt de Mohamed Mbougar Sarr ?
Je souhaiterais qu’elle occupe un espace encore plus grand. Les lignes bougent mais pas suffisamment parce que je lis tout ce qui s’écrit, dans la diaspora et sur le continent africain et je suis fascinée par le souffle qui traverse ces écrits Je lui vois un très bel avenir dans les années prochaines, non seulement dans la littérature francophone mais aussi dans la littérature globale, grâce aux traductions. Quand un texte est traduit, c’est une multitude d’univers qui viennent s’ouvrir et se mettre en dialogue.
Pour finir, quel livre en format poche nous recommandez-vous ?
Mes amis, d’Hisham Matar, un livre somptueux qui raconte à la fois la force et la fragilité des amitiés face à la solitude de l’exil et de l’effondrement du pays aimé.
Nos vies sauvages d’Hemley Boum, 22 euros, Editions Gallimard