Sophie Astrabie “ Je sais qu’une idée de livre est bonne quand elle vient et ne me quitte pas”
Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie
Poursuivant son exploration du féminin dans ses entraves et ses bouleversements, l’autrice toulousaine, à qui l’on doit notamment Le secret de Jeanne paru l’an dernier revient avec Selon Barbara, un roman émouvant et intrigant dont le personne principal, Nathalie, qui est journaliste, mène l’enquête sur la disparition survenue trente ans auparavant du bébé de sa sœur ainée ; un travail d’investigation qui va lui permettre de lever le voile sur les drames intimes de plusieurs autres femmes.
Est-ce que ça été un long chemin à parcourir, en tant qu’autrice, d’accepter que les trois protagonistes principales de ce roman ne soient pas nécessairement “aimables”, n’inspirent pas spontanément la sympathie ?
Oui, j’avais envie de créer de personnages plus rugueux, parce que ça permet d’aller plus loin dans la fiction. Je ne m’étais pas autorisée à faire dans mes premiers livres parce que lorsqu’ on débute dans l’écriture, on n’ose pas les malmener. Mais on se rend compte petit à petit à petit que ce qu’on aime chez eux, c’est justement qu’ils ne sont pas plats. Par ailleurs, lorsque j’ai rédigé mon premier roman, j’avais vingt-quatre ans et j’ai été publiée à vingt-huit. J’ai vécu beaucoup de choses depuis et la personne que je suis devenue influence forcément mon écriture.
La question de la non-envie de maternité infuse tout votre texte. Est-ce une thématique qui vous interpellait depuis longtemps ? Considérez-vous qu’elle reste un tabou ?
A la base, j’avais plutôt en tête d’articuler mon livre sur la disparition, pas sur la maternité, parce que j’ai l’impression, maintenant que la toute petite enfance de mes filles est passée, d’être un peu sortie de ça. Quant à la non-maternité, c’est une question que personnellement, je ne me suis jamais posée mais je pense que j’obéissais à l’époque à une forme de norme implicite. En fait, je crois que ce que j’essaye d’exprimer, c’est que je voudrais que la société s’adapte davantage aux femmes et aux enfants. Je n’en peux plus qu’on se calque sur des modèles masculins et qu’on attende des mères avec enfants qu’elles se comportent comme si elles n’en avaient pas...
A travers ce livre, avez-vous aussi souhaité dénoncer l’injonction à l’exemplarité qu’on leur adresse, qu’on leur impose ? Parce qu’aux yeux de la société, il ne suffit de pas grand-chose pour qu’une femme, une mère, endosse le statut de monstre alors que le crime au masculin est souvent héroïsé, presque romantisé ...
Effectivement, une mère n’a pas droit à l’erreur, dans ce registre et dans beaucoup d’autres. On peut le percevoir au nombre de commentaires auxquels on a droit dès qu’on sort de la maternité et tout le temps ensuite. A contrario, on donne aux hommes l’excuse de la médiocrité et on s’enthousiasme à la moindre chose qu’ils font. On exige tout le temps trop d’elles, on attend notamment qu’elles fassent constamment preuve d’empathie. Et dès qu’il y en une qui est “hors schéma”, ça suscite l’incompréhension. C’est pour ça que je trouve intéressant de parler de la sororité, de la solidarité des femmes entre elles parce que c’est un moyen de résister à ça.
Il y a un axe récurrent dans vos livres, ce sont également les douleurs et les non-dits familiaux, les blessures qui n’ont pas été soignées et qui se propagent soit à une sœur, telle Nathalie ici, soit aux générations suivantes comme dans Le Secret de Jeanne. Est-ce une thématique qui vous aimante ?
Oui, ça me fascine. On communique beaucoup plus aujourd’hui autour de ces traumatismes mais dans les générations précédentes, on n’expliquait jamais pourquoi telle ou telle chose s’était produite. Ça permet par ailleurs de “tenir” le lecteur parce que c’est ce qu’on ne connait pas au départ et que l’on va découvrir au fil du récit qui est intéressant. C’est agréable de pouvoir le balader un peu !
Le fait que Nathalie, la sœur de Barbara (dont on apprend quasiment dès le départ le suicide) soit chroniqueuse judiciaire était-il un moyen d’allier harmonieusement le factuel et l’émotionnel ?
Au départ, j’avais envie de transposer un modèle comme celui Mon nom est Elisabeth d’Adèle Yon. J’ai lu et écouté beaucoup de choses. Et je trouve que cette profession de chroniqueur judiciaire est passionnante parce qu’on évolue en permanence sur la crête de la vérité. Ce que l’on s’imagine ne se confirme pas toujours... Concernant Nathalie, il y avait effectivement ce métier mais aussi le fait qu’elle ait onze ans de moins que sa sœur qui établissaient une sorte de distance. Nathalie est recherche d’équilibre. Au départ, elle entame cette enquête pour de mauvaises raisons, afin de montrer à son rédacteur en cheffe qu’elle a toute sa place. A la fin, elle apprend ce qui s’est réellement passé et doit choisir de le garder pour elle ou pas. “En tant que lectrice, j’ai tendance à être frustrée quand un livre ne termine pas bien”.
Vous avez beaucoup bougé les curseurs dans vos derniers ouvrages en allant vers des problématiques plus sombres. Avez-vous en projet de livrer un jour un jour un roman très noir ou pessimiste ?
Non, je ne suis pas sûre de vouloir aller beaucoup plus loin dans cette voie car en tant que lectrice, j’ai tendance à être frustrée quand un livre ne termine pas bien. Je ne ferai donc pas ce que je n’aimerais pas qu’on me fasse (rires) !
Pensez-vous que la manière dont on traite une affaire judiciaire, à l’instar de la disparition de Charlotte Cooper dans Selon Barbara, dépend de l’époque dans laquelle elle s’inscrit ?
Si j’écris, c’est avant tout pour évoquer les grands changements qui ont traversé la vie des femmes. Ici, en l’occurrence, Patrica s’est rendue coupable d’un enlèvement d’enfant et il me semblait important qu’elle soit condamnée pour ses actes. Mais effectivement, une peine comme celle qu’elle reçoit dépend aussi de ce qui se passe autour, dans la société. Et le tribunal est par ailleurs un théâtre où beaucoup de choses peuvent arriver.
Quand vous avez une piste de roman, qu’est-ce qui vous fait dire qu’elle ferait un bon livre ou pas ?
C’est quand une idée me vient et qu’elle ne me quitte pas. Elle ne fait pas que surgir, elle s’impose. C’est comme une petite flamme qui s’allume. Là, j’avais envie de tirer un fil précis, celui d’une femme célibataire et sans enfant qui s’installerait sur l’ile de Sein. La question était de savoir ce qu’elle fuyait... Or, quand je sens ce petit feu, je m’y engage à 100 %. Ça été le cas avec Selon Barbara alors que j’étais persuadée que je ne sortirais pas de livre en 2026.
Pour finir, quel livre en format poche nous recommandez-vous ?
C’est l’histoire d’un amour d’Isabelle Lagarrigue. Ça raconte une histoire d’amour entre deux adolescents, c’est une histoire qui enveloppe et fait du bien.
Selon Barbara de Sophie Astrabie, 21 euros, Editions Flammarion