Alice Renard “ Mon Goncourt de la nouvelle me donne une sorte de sentiment de sécurité, presque un totem d'immunité”

Par Patsy Monsoon

Écrit à l’aube de la vingtaine de l’autrice, Peaux vives n'était pas forcément voué à paraitre. Pourtant, quelques années après son premier roman remarqué La Colère et l’Envie, elle publie ce recueil de nouvelles. À l'occasion de cette sortie, l'autrice qui a reçu le 5 mai le prestigieux Goncourt de la Nouvelle pour ce livre, a accepté de revenir sur la genèse de ces textes, sa manière de construire ses personnages, son rapport à l'écriture et les projets qui l'attendent désormais.

Peaux vives rassemble des textes rédigés à seulement dix-neuf ans, alors que vous en avez vingt-quatre maintenant. Pourquoi avoir choisi de leur donner aujourd'hui cette vie en librairies ?

C'est un choix de mes éditrices. En fait, c'est le premier texte que je leur avais envoyé. À l'époque, elles pensaient que ça se vendrait mal parce que la nouvelle est un genre qui fonctionne peu en France. Mais comme mon premier roman a bien marché, c'était aussi une manière de faire patienter les lecteurs entre ce livre et celui sur lequel je travaille actuellement.

En relisant ces nouvelles près d’une demi-décennie après leur écriture, avez-vous retrouvé l'autrice que vous étiez alors ou eu parfois l'impression de découvrir quelqu'un d'autre ?

C'est vrai que je me sens un peu loin de l'Alice qui a écrit ça. Quand on me fait des compliments sur le texte, je me dis parfois : « Est-ce que je peux vraiment les prendre pour moi ? ». Mais quand j'ai fait une lecture musicale à la Maison de la Poésie et que j'ai fait vivre ce texte à l'oral, là j'ai senti que c'était bien moi qui l'avais rédigé. À l'oral, la connexion se fait davantage.

« J’ai besoin d’un point de connexion avec mes personnages pour pouvoir les
comprendre »

Ce qui frappe dans ce recueil, c'est la diversité des personnages. Comment ces voix se sont-elles construites ?

Quand j'ai commencé à écrire, je produisais des textes un peu hybrides, parfois difficiles à classer. À un moment, je me suis dit qu'il fallait que j'essaie d'écrire un roman. J'ai donc composé une sorte de « crash-test » que j'ai fait lire à mes proches. On m'a alors dit que mes personnages manquaient de consistance. J'ai alors décidé d'écrire douze nouvelles ; chacune centrée sur un protagoniste aussi différent que possible. Nous en avons finalement retenu neuf. Mon objectif était vraiment de travailler des psychologies éloignées de la mienne. Pourtant, ils ont tous quelque chose de moi. J'ai besoin d'un point de connexion avec eux pour pouvoir les comprendre et les écrire.

Par exemple, plusieurs textes parlent d'un rapport compliqué au savoir. Il y a Robin qui refuse d'apprendre, Alexi qui brûle des livres. Cela venait directement de ce que je vivais à l'époque : j'étais à la Sorbonne et avais l'impression que toute ma vie consistait à apprendre sans interruption. Il y a toujours un point commun à partir duquel j'explore ce qui ne me ressemble pas.

Beaucoup de ces personnages apparaissent à un moment où leur existence vacille. Qu'est-ce qui vous attire dans ces instants de bascule ?

Quand on est installé dans ses repères et son quotidien, quelque chose finit par se figer. Dans les moments où nos repères sont déstabilisés, on est obligé de mobiliser tout ce qu'on a de vivant pour continuer à interagir avec le monde. Le sol se dérobe sous nos pieds. Le personnage de Charles-André perd par exemple son fils. C'est un drame terrible, mais c'est aussi le moment où il peut prendre conscience de certaines rigidités qui l'habitaient. Quelque chose se remet alors en mouvement. Il faut inventer une nouvelle manière de tenir en équilibre puisque le sol est devenu instable. Et danser autrement.

Ces textes ont-ils beaucoup évolué avant leur publication ou teniez-vous à préserver leur forme d'origine ?

J'ai fait quelques corrections avec mes éditrices, mais des petits ajustements. La seule nouvelle que j'ai réellement modifiée est Racine, celle du graffeur. Dans la première version, j'avais essayé d'adapter son langage à son milieu social. Avec le recul, je me suis demandé pourquoi il était le seul personnage à bénéficier de ce traitement. Je me suis rendu compte que ce n'était pas eux qui parlaient directement, mais moi qui faisais entendre leur conscience profonde et elle n'a pas besoin de s'exprimer dans le langage quotidien du personnage. Et puis je ne me sentais pas légitime à faire s’exprimer de cette manière. J'ai donc retravaillé ce point. À part cela, je n'ai quasiment rien changé.

Y a-t-il aujourd'hui une nouvelle ou un personnage auquel vous restez particulièrement attachée ?

Il y en a trois que j'aime beaucoup pour des raisons différentes. D'abord Jeanne, qui est la première que j'ai écrite. Une partie de ma famille vient réellement de Normandie, d’un milieu très modeste. Ayant toujours grandi en ville, j'avais beaucoup de mal à imaginer leur vie. À travers elle, j'essayais de me relier à une mémoire familiale que je portais sans vraiment la connaître. Il y a aussi Maria, qui se déroule en Tunisie. Beaucoup d'éléments sont inventés, et là encore, il y avait cette envie de renouer avec ce passé. Et puis il y a Alexi. À l'époque, j'étais très prise par mes études. J'avais besoin de sa colère et de sa révolte. Elle m'a beaucoup libérée et m’a aidée à me dire qu'il fallait aussi commencer à vivre, pas seulement à étudier.

Chaque nouvelle est accompagnée d'une illustration réalisée par vos soins. Quelle place occupent ces images dans le projet ?

Mes éditrices savaient que je dessinais parce que je leur avais montré des carnets de voyage. Je les ai réalisées sur mon bateau. Je n'ai pas fait plusieurs versions : à chaque fois, j'avais une idée très précise de ce que je voulais représenter. Je n'ai pas voulu dessiner les visages des personnages, qui me paraissent renvoyer à une identité plus figée mais leurs mains qui sont dans le mouvement.

Après le succès de votre premier roman, publier des nouvelles peut sembler inattendu. Comment avez-vous vécu ce retour à un format souvent considéré comme plus confidentiel ?

Quand nous avons pris cette décision, j'étais à l'autre bout du monde. Je me sentais très loin de l'actualité littéraire et de tout ce qui pouvait se dire autour. Donc, c’est plutôt une sorte de bonus auquel je ne m'attendais pas. Comme ce n'était pas un texte que je venais d'écrire, je n'avais pas d'attentes particulières. Tout ce qui lui arrive aujourd'hui est donc une très bonne surprise.

Peaux vives vient d'être récompensé par le Prix Goncourt de la nouvelle. Que représente cette distinction pour vous ?

Je ne ressens pas quelque chose de très spectaculaire. Parfois, je me dis même que je n’éprouve pas assez de choses ! Mais je réalise que les effets sont plus discrets et concrets. Cela m'a ainsi donné de l'énergie et du courage pour reprendre les corrections de mon prochain livre. De manière plus amusante, cela change aussi le regard de certaines personnes. Quand on mène une vie un peu atypique ou qu'on fait des choix qui sortent des cadres habituels, on peut parfois être perçu comme quelqu'un de désœuvré. On remet désormais moins facilement en question mes choix. Cela me donne une sorte de sentiment de sécurité, presque un totem d'immunité.

Sans trop en dévoiler, vers quel univers vous dirigez-vous aujourd'hui pour votre nouveau texte ?

Je me sens un peu superstitieuse à l'idée d'en dire trop. Ce que je prépare est un projet d'une ampleur beaucoup plus grande, autant dans les thèmes abordés que dans le nombre de pages. Après avoir écrit des textes relativement courts, je travaille cette fois sur quelque chose de beaucoup plus vaste.


Peaux vives, d’Alice Renard (Prix Goncourt de printemps de la nouvelle 2026), 17 euros, Editions Héloïse d’Ormesson.

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