Franck Thilliez “ J’ai déjà essayé d’avoir des personnages normaux mais je n’y arrive pas parce que j’ai l’impression de rien avoir à raconter !”
Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie
L’auteur revient avec un nouveau roman où s’entrecroisent les investigations que mènent Vic et Vadim, deux de ses héros récurrents, sur l’affaire d’un corps retrouvé atrocement supplicié et la quête de Sybille, jeune femme frappée par l’amnésie à qui d’étranges images apparaissent pendant son sommeil. Fidèle à la réputation du maitre du thriller, cet opus suffocant qui explore les pouvoirs du rêve n’a pas son pareil pour nourrir nos cauchemars.
Il y a beaucoup de strates dans L’Autre moi, de références aux neurosciences, à la mythologie, à l’hypertechnologie etc... Comment toutes ces données sont-elles collectées et agrégées ? Les structurez-vous en amont de l’étape de l’écriture ?
C’est assez difficile à expliquer. Les gens me demandent toujours comment je trouve mes idées. Or, il se trouve qu’un roman ne nait pas d’une seule d’entre elles, mais d’une somme d’idées qui vont faire son identité ainsi que d’une trame narrative. Là, j’imaginais un endroit militaire en huis clos, sans savoir encore ce que les gens y feraient et une personne “civile” qui serait immergée dans cet univers. J’ai effectué ensuite tout un travail sur la mémoire et le cerveau. Les crises de somnambulisme m’ont également inspiré car ce sont des moments où l’on est susceptible de faire des choses dangereuses. Et je voulais enfin que cela puisse évoquer Freddy Krueger, la créature de cinéma qui tue les adolescents dans leurs rêves, mais en restant crédible, sans verser dans le fantastique. Ce livre, c’est donc une recette incontrôlable où se mélangent de multiples ingrédients et où tout ce qui a mijoté ces dernières années se concrétise.
La porosité entre le monde des rêves et le réel est-elle quelque chose qui vous fascine depuis longtemps ?
J’ai fait beaucoup de cauchemars quand j’étais ado, avec des scénarii récurrents et je pense que mon métier est un peu un exutoire. Le sommeil m’a toujours aidé par ailleurs à résoudre des problèmes ; je trouve qu’il y a une créativité dans le sommeil. C’est un mécanisme incroyable car à ce moment-là, la conscience s’éteint et laisse libre cours à toutes les autres facultés. Et il se trouve que mon personnage principal, Sybille, est amnésique, que son psychisme la protège de quelque chose. Quand elle dort, elle enquête et peut utiliser les éléments qu’elle recueille, une fois qu’est réveillée. Il y a une complémentarité entre l’univers onirique et ce monde réel.
L’objet de L’Autre moi est n’était-il pas aussi de jouer avec la peur présente en chacun de nous, qu’il y ait en nous-mêmes un être effrayant et ingouvernable ?
Oui, chacun de mes livres traite de cette part sombre que chacun d’entre nous abrite. On a tous des versants cachés ou enfouis et c’est chez moi une réflexion permanente. J’aime interroger le pourquoi du passage à l’acte, notamment ce qui peut venir de l’enfance ou de la société.
Puisqu’on parle de la noirceur que chacun renferme, pourquoi veillez-vous à ce que vos personnages de flics ne soient pas des êtres immaculés, sans tache et sans reproche ? Car sans révéler l’intrigue, Vic fait dans L’Autre moi quelque chose d’absolument illégal...
Parce que j’ai besoin d’avoir des personnages qui ne soient pas manichéens, qui recèlent des zones d’ombres et s’autorisent à franchir des frontières. Ils sont importants car ce sont eux qui génèrent de l’émotion et de l’attachement. Concernant Vic, on peut se demander s’il a eu raison de faire ce qu’il a fait, sachant que la personne qu’il traque s’est avérée être un monstre. Est-ce envisageable de faire justice soi-même ? C’est une question qui crée de la matière.
Chez beaucoup d’écrivains, notamment chez vous, ces protagonistes ont par ailleurs des parcours très torturés et fracturés. Est-ce parce qu’on ne peut être un bon flic que si on a soi-même expérimenté la douleur et le drame ?
Pour l’anecdote, j’ai déjà essayé d’avoir des personnages normaux mais je n’y arrive pas parce que j’ai l’impression de ne rien avoir à raconter ! Et effectivement, les personnes qui travaillent en brigade criminelle sont confrontées pendant de très longues années à la violence humaine et pour en connaitre beaucoup, elles emportent ce bagage partout avec elles... Tout se cumule et à force, c’est source de problèmes avec l’entourage. Il y a une vraie solidarité entre elles mais dans leurs vies personnelles, ça engendre des fractures et c’est souvent à l’origine de divorces. Ces failles peuvent détruire les individus mais ils réussissent parfois à les surmonter, à résoudre leurs conflits intérieurs.
L’un des plaisirs de rédaction de ce texte a-t-il été de mettre en parallèle Sybille qui souffre d’amnésie et Vic, qui est au contraire hypermnésique, presque jusqu’à en devenir fou ? Les deux peuvent-ils à la fois des bénédictions et des malédictions ?
Oui, ça me semblait intéressant d’aborder ces problèmes extrêmes de mémoire. On a du mal à trouver du positif à l’amnésie alors que l’hypermnésie est, en règle générale, considérée comme une prédisposition géniale. Mais c’est aussi très handicapant car tout se stocke au même niveau dans le cerveau, sans hiérarchie. Vic a tellement de souvenirs qu’il n’en a plus aucun, il est envahi par ça....
« Il y a une vraie difficulté dans le fait de continuer à livrer des romans
différents, sans s’auto-plagier »
Dans un court passage, vous dépeignez un écrivain de quarante-cinq, cinquante ans “pas très sympathique”, dont on apprendra plus tard l’identité. Est-ce que c’est une petite mise en abyme un peu ironique de vous-même ou plutôt un clin d’œil à l’excès de sérieux de certains de vos collègues auteurs ?
Plus qu’à moi, c’est une allusion à Cale Braksman, l’écrivain qui revient souvent dans mes fictions et aux ignominies qu’il a commises. C’est une sorte d’easter egg, comme on dit dans les séries et il y en a un certain nombre dans mes romans qui ne sont remarqués que par ceux qui me suivent depuis longtemps. C’est capital pour moi, car je tiens à ce que les lecteurs se sentent valorisés. Je leur dois tout et j’ai toujours à cœur, par respect pour eux, de toujours écrire des bons livres et de meilleures histoires. Ils le perçoivent et c’est ce qui instaure cette fidélité entre eux et moi. Or, il y a une vraie difficulté dans le fait de continuer à livrer des romans différents, sans s’auto-plagier. Il faut sans cesse innover.
Vous distillez des intrigues aussi terrifiantes que vous êtes simple et sympathique. Comment expliquez-vous cet “Autre vous” qui s’exprime sur le papier ?
J’ai toujours eu une fascination pour la peur et le suspense. Ce sont des émotions que j’aime moi-même ressentir. Mais je vous rassure, ça ne perturbe pas ma vie personnelle (rires).
Pour finir, quel livre en format poche nous recommandez-vous ?
Je pense à La vague de Todd Strasser, que j’ai lu il y a une vingtaine d’années et qui est un roman très intense qui traite de psychologie expérimentale. Ce livre raconte une expérience sociale menée dans un lycée californien autour de la notion de totalitarisme, qui en dissèque les mécanismes.
L'Autre moi, de Franck Thilliez, 22,90 euros, Fleuve Editions.