Camille Anseaume “Pour moi, il n’y a pas beaucoup plus d’audace chez les gens qui partent au bout du monde que chez ceux qui investissent leurs territoires, leurs univers”

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

L’autrice à la plume virtuose et sensible revient avec un nouveau livre On n’écrit pas sur le bonheur, deuxième volet de la collection Paradis perdu après Mes frères, nos fantômes et moi de Julien Sandrel, un opus dans lequel elle s’interroge, entre introspection et autodérision, sur ce que veut dire être heureux, sur la difficulté qu’elle éprouve à savourer pleinement cet état, de peur qu’il ne se sauve et sur la beauté et le courage qu’il y a profiter des choses les plus simples, sans se rêver ailleurs ou autrement.

Comment comprenez-vous la tendance, dépeinte dans cet ouvrage, qu’a votre psychisme à imaginer constamment les pires scénarios ?

C’est une hypervigilance qui n’empêche pas le bonheur. Je ne les envisage que pour me préparer, par anticipation. C’est une attitude à double tranchant : tu vois les dangers qui rôdent mais tu apprécies d’un autre coté les absences de drame. Ça permet d’avoir une présence consciente à la vie !

De quelle manière interprétez-vous le fait que depuis vous avez l’impression de toucher du doigt le bonheur, votre inspiration s’est tarie ?

Parce que la littérature nait de l’intime et du rebondissement. Et pour qu’il y ait du rebondissement, il faut qu’il y ait des éléments perturbateurs et des nœuds à défaire. A l’inverse, à l'inverse, le bonheur, c'est l'absence d'éléments perturbateurs et il n'est pas à comprendre, surtout quand il est si circonstanciel. Et il se trouve que je ne sais pas et ne peux pas partir d’autre chose que de moi pour écrire. Et que je suis tombée heureuse sans m’en rendre compte (rires). Du coup, quand j’ai reçu cette proposition de la part de mon éditrice, j’étais perplexe. Je me suis dit d’abord que j’allais commencer à me faire plaisir en écrivant et que ce serait déjà ça. Je ne savais pas où j’allais aller ; j’ai donc déambulé sans m’inquiéter de la destination finale. Et comme dans l’écriture comme dans la vie, on a très peur de vide, je me suis arrangée pour provoquer des évènements, soit pour les vivre soit pour les inventer.

Ce livre n’est-il pas une lettre que vous écrivez à la Camille d’Un tout petit rien, qui est devenue maman solo à vingt-cinq ans et a été obligée de sauter dans le cœur de la vie sans être forcément armée pour ?

Oui, je n’arrête pas de me dire que je ne mérite pas ce qui m’arrive aujourd’hui mais ce que j’ai vécu à cette période n’était pas banal, même si je l’ai toujours minimisé. C’était quelque chose à traverser. J’ai vécu ma grossesse heureuse mais constamment intranquille et je n’aurais pas misé un kopeck sur la possibilité d’atteindre un jour un bonheur serein. Alors, ça m’est arrivé effectivement de penser à cette Camille quand j’étais sur le chemin de la crèche pour aller récupérer mon fils, qui est le même que celui que j’empruntais à l’époque pour ma fille. Mais je ne réussis pas pour autant à en tirer des leçons.

« Je n’ai pas de problème à envisager mon présent et mon futur dans les rues de
mon enfance »

Sachant que votre Paradis perdu est Rouen, la ville où vous êtes née et avez grandi, assumez-vous pleinement le fait que vous n’avez pas coupé tous les cordons maternels et paternels ?

Oui, je suis un peu agacée par l’idée qu’avancer, c’est forcément se séparer, rompre avec l’avant. Je n’ai pas de problème à envisager mon présent et mon futur dans les rues de mon enfance, sachant que le quotidien est déjà une putain d’aventure pleine de défis, de joies et de peines !

Vous y soulignez aussi l’ingratitude du rôle des mères, qui sont au front, épongent les chagrins, trouvent de solutions mais globalement se retrouvent coupables de tout. Est-ce une thématique qui vous importe particulièrement ? Et avez-vous l’impression qu’on ne “compose” pas ou pas beaucoup là-dessus ?

La place des mères en littérature me tient à cœur parce que celle des femmes me tient à cœur ! On parle peu, et mal d'elles. Heureusement les choses évoluent, grâce à des autrices - je pense notamment à Julia Kerninon - qui s'emparent du sujet et le déploient brillamment. Concernant la maternité, des plumes et des livres magnifiques s'y consacrent. Mais elle est très souvent cantonnée à la grossesse, l'accouchement, la petite enfance, comme si on était un peu moins mères ensuite. Le regard qui manque encore trop à mon sens, c'est celui sur nos mères. C'est sans doute la raison pour laquelle j'adore les récits dans lesquels les autrices ou auteurs les évoquent : c'est dans ces livres en forme de déclaration d'amour qu'on prend la mesure de l'immensité de ce qu'on attend d'elles, en tant qu'enfant, mais aussi collectivement, en tant que société.

Pouvez-vous expliquer pourquoi vous défendez dans ce livre ceux qui préfèrent rester que prendre le large ? Est-ce qu’il y a selon vous dans le voyage, dans la recherche de l’inconnu, une fuite par rapport à ce qu’on est ?

Ça revient à la question sur les liens que l’on coupe ou pas. J’aimerais qu’on arrête de casser les pieds des casaniers. Pour moi, il n’y a pas beaucoup plus d’audace chez les gens qui partent au bout du monde que chez ceux qui investissent leurs territoires, leurs univers parce qu’on ne vit pas comme dans les livres. On devrait réhabiliter ceux qui choisissent d’habiter leur propre quotidien. Moi, je me souviens davantage d’une conversation ordinaire que j’ai pu avoir avec une amie il y a quinze ans que du grand voyage que j’ai fait à ce moment-là. Et j’aime les vacances mais c’est toujours un moment où j’ai l’impression de prendre congé de moi-même.

L’un des enseignements d’On n’écrit pas sur le bonheur est-il le fait que les personnes qui nous aiment, ici particulièrement Sébastien, votre mari, le font malgré nos névroses voire grâce à elles ?

Oui, sinon, je ne vois pas bien ce qu’il apprécie chez moi ! Je crois que sa constance m’apaise et que mon inconstance le réveille. Même si je n’en suis incapable, j’apprécie le regard simple qu’il porte sur les choses, même si je pense qu’il y a chez lui une petite peur de l’intime.

Vous racontez dans ce livre avoir eu une aventure peu concluante avec votre seule tentative de fiction. Allez-vous continuer à.… ne pas en rédiger ou estimez-vous que ce livre vous a permis de faire sauter la digue ?

Oui, je pense que ça a libéré des choses. C’est une manière de dire au revoir à l’autofiction, de faire un signe à la lectrice ou au lecteur qui est au-dessus de mon épaule et de lui “Je te préviens, je vais passer à autre chose”. C’est d’ailleurs pour ça que je m’y suis autorisée à franchir la frontière entre non-fiction et fiction. J’ai volontairement brouillé les pistes.

Pour finir, quel livre en format poche, que vous avez récemment lu, nous recommandez-vous ?

Dans les poches, je citerais Ecarlate de Christine Pawlowska et L’amour dans la vie des gens de Sophie Fontanel, car je suis éprise des gens qui sont très libres dans leur écriture. Et je trouve, qu’il n’y a pas, sur l’amour, de plus beau livre et ni de plus exhaustif.


On n'écrit pas sur le bonheur, de Camille Anseaume, 17, 90 euros, Editions Charleston

Précédent
Précédent

Franck Thilliez “ J’ai déjà essayé d’avoir des personnages normaux mais je n’y arrive pas parce que j’ai l’impression de ne rien avoir à raconter !”

Suivant
Suivant

Marie Capron “ L'humain est déjà allé au bout des pires horreurs dans la vraie vie. Alors pourquoi me reprocher d'écrire ce qui existe ? ”