Marie Capron “ L'humain est déjà allé au bout des pires horreurs dans la vraie vie. Alors pourquoi me reprocher d'écrire ce qui existe ? ”

Propos recueillis par Odile Lefranc

Dans son dernier polar, Requiem pour un cri, la romancière prend pour toile de fond la tragédie des enfants autochtones du Canada. On y retrouve avec plaisir tous les ingrédients qui font la signature de sa série Priya ; l’humour noir, la violence crue et l’analyse des travers sociétaux. Rencontre avec une autrice qui, entre ancrage historique et intrigue haletante, maîtrise l'art de l'intensité.

Pourquoi avoir choisi de placer cette thématique au centre de notre nouveau livre ?

Je suis particulièrement sensible à la maltraitance que les enfants subissent, surtout quand elle est psychologique, car on ne la voit pas. Et j’ai toujours été attirée par le Québec. Par ailleurs, je ne suis pas en quête de belles histoires, mais d’histoires sombres et ces histoires sombres me trouvent ! J’ai donc découvert la tragédie de ces très jeunes autochtones des années 60, arrachés à leur famille, à qui on a volé leur langue et leur culture avec cette phrase horrible : « Il faut tuer l’Indien dans l’enfant ». Ce sujet résonnait aussi avec l’histoire des Réunionnais envoyés de force dans la Creuse. Quand j’ai commencé mes recherches, j'ai trouvé énormément de documents qui portaient là-dessus. Je me suis dit : « Marie, si tu ne connais pas ces faits, c’est qu’il y a un problème ». Alors, on y va !

Vous optez pour un angle original : celui de la manipulation de masse par le cri. Comment avez-vous trouvé ce lien entre ce procédé, les orphelinats au Québec et ce tueur ?

Mon grand dada dans mes thrillers, c’est la critique sociétale. J’ai à cœur qu’ils soient dystopiques. L’idée du cri est partie d’une application qui s'appelait Be Real, où les gamins recevaient une notification à une heure aléatoire et devaient s’arrêter de vivre pour se photographier ou se filmer et partager leur photo ou leur vidéo. Ça m’a effrayée, car sous couvert de jeu ludique, on obtient d'individus qu'ils mettent leur quotidien en suspens pour un algorithme. À cela s’ajoutent les dangers de la démocratie digitale, où les réseaux incitent à s’exprimer sans recul, dans l’émotion. On ne peut pas mettre au même niveau une pensée construite sur des années, comme celle de Montaigne ou de Senghor, et nos réactions à chaud. J’ai donc imaginé qu’on demandait aux gens, non plus de se prendre en photo, mais d’enregistrer leurs cris à des moments variables. L’arme sonore m’intéressait aussi parce qu’elle a existé historiquement.

Pour rédiger ce roman, vous avez séjourné au Canada. Être au plus près du cadre où il se déroule fait-il partie de vos secrets de fabrication ?

Mes secrets de fabrication, ce sont avant tout des heures et des heures d'écriture. Pour ce voyage, c'était une expérience incroyable. Je vis à la Réunion, je déteste conduire, et je débarque en janvier au Québec, complètement terrifiée. Je voulais aller sur les ruines du pensionnat autochtone de Saint-Marc-de-Figuery, le centre de mon histoire. Je devais ça aux enfants québécois ; il fallait que cela me coûte en inconfort, en peur et en argent comme un gage de sérieux.

Dans votre précédent opus, Le Silence des nonnes, la CIA et la géopolitique étaient au centre du récit. Ici, on navigue entre le Nord de la France, Paris et le Québec. Pourquoi ce contraste entre le « grand angle » mondial et l'intimité du quotidien vous intéresse-t-il tant ?

Ce lien est essentiel car il permet de connecter les personnages à travers leurs fêlures. Priya et Nagamo, par exemple, sont tous les deux des déracinés. Priya est réunionnaise, elle vit en métropole dans une diversité qui n'est pas toujours bien accueillie. Nagamo se retrouve à Paris pour des raisons que le lecteur découvrira. Tous deux communiquent à travers cette question du déracinement. Priya n'est pas quelqu’un de joyeux, elle porte une mélancolie et une tristesse en elle. Quand on entre dans la sensibilité d'un personnage, on est très démuni en tant que femme, car on doit aussi préserver sa propre carapace. On met beaucoup de soi dans un thriller, sans pour autant faire de l'autobiographie.

D’ouvrage en ouvrage, on retrouve donc votre commissaire Priya Dharmesh. Avez-vous prévu ses évolutions en amont, ou se dessinent-t-elles au fil de l’écriture, notamment sa relation avec sa fille adoptive, Lison ?

Je ne planifie pas. Priya change avec moi. La question de la maternité m'intéresse beaucoup car je ne pense pas qu'avoir des enfants définit une femme. Et je trouve celle qui est « biologique » parfois dangereuse ; on donne ce droit à des mères qui ne le méritent pas forcément. Priya a décidé de ne pas l’être, jusqu'à ce que la vie mette Lison sur son chemin. Elle ne se sent pas toujours légitime parce qu'elle n'est pas la maman biologique. Pourtant, il y a des mères biologiques qui sont des monstres et des mères adoptives fabuleuses. On devrait presque avoir un « permis de maternité ». La biologie ne suffit pas à faire une mère.

La figure de l’assassin est incarnée par un sadique à l’état pur et certaines scènes de sévices sont déstabilisantes. Pourquoi aller si loin dans la violence ?

Je ne cherche pas la surenchère du gore, mais je parle de sujets durs. Une scène a été particulièrement pénible et éprouvante à écrire : celle de la torture d'un jeune autochtone que Nagamo tente de secourir. Mais j'en ai assez des ellipses narratives et des euphémismes. Quand on retrouve deux cent quinze enfants dans des charniers, comme à Kamloops, morts de maltraitances physiques, sexuelles et psychologiques, à un moment donné, il faut mettre les mains dedans et l'écrire. Je ne fais que combler les trous rouges de l’Histoire. Et quand on lit un thriller, on sait qu'on ne lit pas un cosy mystery. L’humain est déjà allé au bout des pires horreurs dans la vraie vie. Alors pourquoi me reprocher d'écrire ce qui existe ?

Vos personnages secondaires apportent un contrepoint d’humour noir salvateur. Cette irruption au milieu d'une trame très sombre vous semblait-elle nécessaire ?

J'écris avec mes tripes et je ne pense pas au lecteur au moment où je crée. Je ne cherche pas à produire des effets. Tout ce que j’écris, c’est du 100% pur jus Marie Capron. Mais il est vrai qu’on me dit souvent que mon humour noir sauve le côté trash de mes récits. Alors, je me dis qu’il doit s’ancrer naturellement dans mon écriture.

« Notre rôle d’écrivain est peut-être de ressentir à l’excès la violence du monde
pour la dénoncer »

L'écriture de Requiem pour un cri a-t-elle changé votre regard sur le monde ?

C’est concomitant. Je porte une violence en moi, liée à mon histoire, et je pense que les auteurs de thrillers ne viennent pas à ce genre par hasard. On transforme nos traumas en « développement durable ». Notre rôle est peut-être de ressentir à l'excès la violence du monde pour la dénoncer.

Pour finir, quel livre en format poche, que vous avez récemment lu, nous recommandez vous ?

Tokyo de Mo Hayder. C’est une grande dame, disparue trop jeune. Et ce livre est un thriller écrit avec la plume de Baudelaire. Elle déploie des univers oniriques, terrifiants et symbolistes. Quand la poésie violente rejoint le thriller violent, ça donne une œuvre d'art.


Requiem pour un cri, de Marie Capron, 21,90 euros, Editions Viviane Hamy

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