Julien Sandrel “Quand on analyse l’acte d’écrire qui est long, fastidieux et douloureux, soit on en conclut qu’on est complètement maso soit il y a quelque chose derrière”
Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie
Auteur de nombreux best-sellers, notamment La chambre des merveilles et Le jour où Rose a disparu, l’écrivain délaisse le temps d’un ouvrage l’univers du roman pour aller sonder ses racines italiennes dans Mes frères, nos fantômes et moi. Dans ce texte aux accents très personnels, il relate le voyage qu’il a réalisé à Naples avec ses deux cadets Alexandre et Andréa, un périple qui lui a permis de retisser certains fils dénoués de son histoire familiale et de mieux cerner aussi les ferments de sa vocation.
Diriez-vous que l’écriture de ce texte a été l’occasion d’une introspection sur les raisons pour lesquelles vous êtes devenu auteur ? Et y-a-t-il une forme de revanche sociale dans le métier que vous exercez aujourd’hui ?
Il y a un peu de ça. Quand on m’interroge à ce sujet, j’ai tendance à dire que c’est parce que j’aime raconter des histoires. Mais quand on analyse l’acte d’écrire qui est long, fastidieux et douloureux, soit on en conclut qu’on est complètement maso (rires) soit il y a quelque chose derrière. Me concernant, je crois qu’il y a toujours la volonté de faire passer des messages dont le dénominateur commun est de pointer les injustices. Or, je viens d’une famille qui en a vécu énormément. Mais plus que d’une revanche, je parlerais d’un aboutissement, d’une conclusion, d’une suite logique. Ma grand-mère était tellement heureuse de savoir qu’elle nous transmettrait ses Encyclopedia Universalis -même si dans ma famille, les livres n’étaient que des objets décoratifs- parce qu’ils étaient pour elle des outils d’élévation sociale. Ecrire, c’était donc monter une marche supplémentaire.
Pensez-vous, au regard de ce que vous racontez dans cet ouvrage, que devenir adulte et s’accomplir en tant que tel passe forcément par une prise de contrepied par rapport à ses parents ?
Ce n’est pas forcément un contrepied. Chacun se construit comme il peut, en reproduisant les schémas familiaux ou en allant contre. Quelle que soit la voie choisie, il faut en tous cas être capable de s’en détacher. Longtemps, j’ai eu énormément de mal à le faire, y compris sur le fait de répondre aux attentes de mes parents, qui n’étaient même pas forcément verbalisées. Il y avait cette injonction à faire mieux. Mais il faut se poser les bonnes questions et s’éloigner des sillons tout tracés. Je le vois aujourd’hui avec mon fils, qui a opté pour un autre chemin que l’excellence scolaire en faisant du futsal à très haut niveau. Ça a été difficile à accepter pour moi au départ mais je comprends de mieux en mieux son choix. Car j’ai vu à travers ce livre que le foot était un liant entre les générations et les classes sociales. Mon fils essaie peut-être d’être notre trait d’union ?
« Être juste un nombril avec ses atermoiements ne m’intéresse pas beaucoup »
De quels réflexes faut-il s’affranchir quand on passe de la fiction à un récit personnel ?
Au départ, je n’en avais aucune idée. Placer au cœur de cet ouvrage cette enquête sur l’endroit où se trouvait la tombe de Pasqualina, mon arrière-grand-mère, m’a rassuré car ça faisait un fil conducteur. Mais il a fallu que j’accepte qu’il n’y ait pas de cliffhanger à chaque page, sachant que j’ai l’obsession de ne pas ennuyer mon lecteur. Être juste un nombril avec ses atermoiements ne m’intéresse pas beaucoup !
L’objet littéraire que vous avez mis au monde avec Mes frères, nos fantômes et moi ressemble-t-il à celui que vous prévoyiez de concevoir au départ ou a-t-il pris des contours inattendus ?
Même avec cette béquille narrative -les recherches que nous allions mener sur Pasqualina-, je ne savais pas quoi à m’attendre. Ensuite, au moment de l’écriture, j’ai essayé d’alterner les phases d’enquête et les moments plus introspectifs. Finalement, j’ai trouvé ça plus facile à rédiger au niveau de la mécanique car pour mes romans, je fais toujours en amont un gros travail de recherche et de construction.
Vous confiez garder très ancré en vous le sentiment du milieu dont vous êtes issu et veiller à jamais prendre les lecteurs de haut, notamment en ce qui concerne le vocabulaire que vous utilisez. L’attitude excluante de certains écrivains qui emploient volontairement des termes ampoulés est-elle le travers que vous supportez le moins bien en littérature ?
Moi, j’écris pour que les gens me lisent. Ce n’est pas une histoire de se mettre à leur niveau ; ce qui serait une vision des choses assez condescendante ! L’idée, c’est plutôt d’être authentique, de s’exprimer comme dans la vraie vie ou dans les fims et séries. Ne pas le faire, c’est méprisant ; c’est partir du principe que l’on ne s’adresse qu’à des gens très éduqués. Or, les mots de la littérature doivent englober le plus grand nombre. C’est aussi un travers qu’ont les médias, qui ont tendance à fuir les livres dits populaires. Pour moi, ça traduit un manque de curiosité.
Est-ce salutaire pour vous que vos proches, notamment vos frères avec qui vous avez effectué ce séjour à Naples, cultivent cette (gentille) ironie envers “Julien Sandrel”, le personnage public que vous expliquez être mais qui n’est pas complètement vous ?
Oui, quelles que soient nos vies professionnelles, on est quelqu’un de différent dans cette sphère-là, a fortiori pour moi qui ai une profession un peu publique. Pour tout vous dire, mon fils n’a lu aucun de mes livres et mon frère, uniquement La chambre des merveilles et celui ci. Je suis très attentif à séparer ces deux mondes. Je parle de ma famille dans Mes frères, nos fantômes et moi mais j’espère n’y avoir franchi aucune barrière d’intimité.
Y a-t-il certains autres fantômes, familiaux ou pas, qui vous appellent et que vous pourriez un jour coucher sur le papier ?
Il y a l’histoire de ma famille polonaise, du côté maternel. Ma grand-mère a changé de nom en arrivant en France. On ne fait pas mieux pour gommer ses origines... Et là aussi, la langue n’a pas été transmise mais je pense que la quête sera plus difficile dans cette branche-là, même si j’ai très envie de l’explorer.
A l’issue de ce voyage, avez-vous ressenti une complétude que vous n’aviez jamais éprouvée, avec la découverte de cette parentèle qui vous était inconnue mais aussi les échanges que vous avez eus avec vos frères ?
Oui, même s’il y a encore des zones d’ombres et qu’en ce qui concerne mon grand-père italien, je ne sais pas par quel bout dérouler la pelote. Mais ça m’a servi surtout à boucler la boucle de mon italianité. Et cela a donné des occasions, entre mes frères et moi, de libérer la parole. Il faut créer des situations de ce genre. Aujourd’hui, on a d’ailleurs cette volonté de passer plus de temps ensemble.
Quel livre, que vous avez récemment lu, nous recommandez-vous ?
Le dernier que j’ai lu et que je conseille, c’est Nous qui avons connu Solange de mon amie Marie Vareille. Ça évoque la condition des femmes, parle également de santé mentale et c’est un vrai page-turner!
Mes frères, nos fantômes et moi, de Julien Sandrel, 18,90 euros, Editions Charleston (collection Paradis Perdu)