Julien Sandrel “J’aime beaucoup quand mes lectrices et lecteurs me disent que le point d’arrivée n’est pas du tout celui qu’ils avaient imaginé”

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

Tout ce qu’il touche se transforme en best-seller. L’auteur à l’irrésistible succès revient nous ravir mais aussi nous faire cogiter avec son huitième roman Le jour où Rose a disparu, un opus polyphonique, bâti autour de la thématique des violences conjugales et intrafamiliales, au cœur duquel plusieurs trajectoires de femmes se dessinent avant de se rencontrer.

Cette histoire a-t-elle trouvé son origine dans un fait-divers précis ? Ou est-ce au contraire ce récit qui constitue le moyen de traiter des sujets qui vous tenaient à cœur, à savoir ici les violences conjugales, la masculinité toxique et l’emprise ?

Ça fait faisait quelques temps que j’avais envie de parler des violences faites aux femmes. Quand on regarde les statistiques, cela représente une femme sur trois donc personne ne peut dire qu’il n’est pas concerné. J’ai une fille de treize ans et je ne veux pas laisser grandir dans un monde qui détourne le regard de cette question. Et il y a urgence, quand on voit par exemple que les crédits alloués à la Fondation des Femmes sont amputés. On se retrouve dans des situations ubuesques où des structures telles que celles-ci n’ont pas même pas assez d’argent pour fonctionner jusqu’à la fin de l’année...

Le jour où Rose a disparu a été ensuite le fruit d’une succession de rencontres avec des personnalités inspirantes...

Oui, les hasards ont fait qu’à l’époque où je réalisais un documentaire qui lui était consacré, Alexandra Lamy m’a présenté Ghada Hatem, la présidente et créatrice de la Maison des Femmes, qui m’a dit qu’elle trouvait très étonnant que les hommes soient absents des réflexions menées autour de ces violences, sachant qu’ils sont le cœur du problème ! Ghada m’a ouvert ensuite grand les portes de la Maison des Femmes de Saint-Denis où j’ai eu l’occasion d’échanger avec le personnel soignant, des infirmières aux gynécologues en passant par les psychologues, les psychanalystes et les bénévoles.

On a coutume de qualifier vos romans de feel-good. N’y a-t-il pas une volonté de faire un pas de coté, de changer de registre avec Le jour où Rose a disparu ?

C’est un terme qui, pour moi, veut tout et ne rien dire. Ceux qui l’utilisent ne les lisent pas forcément mes romans. Dans Le jour où Rose a disparu, j’ai choisi certes d’évoquer des réalités assez dramatiques mais j’ai voulu me placer du côté des solutions, des chemins de reconstruction, montrer comment le cercle de la violence intergénérationnelle pouvait être brisé. C’est qui est vrai, c’est qu’il est plus sombre que ce que j’ai pu écrire auparavant et davantage structuré comme un thriller. Mais comme c’est moi qui l’ai écrit, on dit que c’est “un thriller lumineux” alors que, quand on y réfléchit, tous les polars se terminent aussi sur une victoire...

Quand on est un homme et qu’on fait s’exprimer avec le “je” deux héroïnes femmes, quels écueils veille-t-on à éviter ?

J’ai eu beaucoup d’héroïnes femmes, mais aussi quelques hommes et je ne conçois pas vraiment les choses comme ça. Plus qu’à leur genre, je m’attache plutôt à leur personnalité, à leur façon de ressentir le monde, à leurs caractéristiques humaines. Mais c’est vrai que beaucoup de lectrices s’identifient à mes personnages. Et je suis très attentif au vocabulaire que j’emploie et au réalisme des situations, surtout sur cette thématique des violences à propos de laquelle ce serait un comble de ne pas utiliser les bons mots ! Ça ne m’est possible que quand je connais parfaitement mes personnages. Je suis elles au moment où j’écris.

L’autre caractéristique de ce livre, c’est que vous nous y réservez des plot twists, des renversements dans l’intrigue. Comment vous viennent-ils ? Avez-vous des flashs et les couchez-vous ensuite sur le papier ou c’est plus complexe que ça ?

Je suis scientifique de formation et j’attache beaucoup d’importance à la construction de mes romans. Je suis donc plutôt du genre laborieux. Mais quand j’ai ce genre d’idées, elles sont généralement présentes dès le début de la rédaction du livre. Ensuite, tout est question de dramaturgie. J’aime d’ailleurs beaucoup quand mes lectrices et lecteurs me disent que le point d’arrivée n’est pas du tout celui qu’ils avaient imaginé. Ce qui me plait aussi, c’est d’explorer de nouveaux univers et sujets. Je n’ai pas envie de m’enfermer ni dans une case ni nulle part ...

« Il faut ne pas trop se juger quand on commence à écrire et ne pas se
retourner malgré les failles et les fautes. »

Vous êtes un auteur qui n’a pris la plume qu’assez tard, à l’approche de la quarantaine. Quel conseil donneriez à celles et ceux que cette démarche taraude et qui n’osent pas sauter le pas ?

C’est toujours compliqué pour moi de donner des conseils. Je viens d’un milieu modeste, avec un papa qui était artisan-peintre et une maman secrétaire médicale et je ne me suis pas tout de suite autorisé à écrire. Mais je me suis imaginé dans trente ans. J’avais l’impression de me dessécher, j’ai éprouvé une forme de nécessité et suis très heureux d’avoir initié ça. Alors, j’encourage tout le monde à croire en ses rêves. Ce que je peux recommander aussi, c’est de ne pas trop se juger quand on commence à écrire, de ne pas se retourner malgré les failles et les fautes. Quand j’ai rédigé mon premier roman, au bout d’une centaine de pages, j’ai eu la certitude que j’irai au bout de ce livre.

L’écriture est-elle une boite de Pandore qu’on ne peut plus fermer une fois qu’on l’a ouverte ? Est-ce-que c’est vital, organique ?

Oui, il me semble que c’est une sorte d’addiction. Quand on se met dans la peau de personnes que l’on n’est pas et qu’on vit à travers elle des choses intenses, quand on a pu gouter à ces sensations, ça me parait compliqué ensuite de s’en passer. Mais la création est malgré tout quelque chose d’assez douloureux et je suis assez content de laisser ensuite mes personnages vivre leur vie quand mes romans paraissent.

À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de type nous recommandez-vous ?

Je pense au Dieu des bois de Liz Moore, Grand Prix des Lectrices ELLE Policier 2025 et à Désenchantées, de Marie Vareille, livre qui est également considéré comme feel-good alors que ça n’en est pas du tout un ! Je ne peux pas ne pas citer non plus Mort au château, un mystère de Noël, roman collectif auquel mes amies de la #TeamRomCom, m’ont invité à participer et dans lequel cinq fils narratifs se croisent.

Le jour où Rose a disparu , de Julien Sandrel, 20, 90 euros, Editions Harper Collins

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