Yoann Iacono “L’idée de l’écrivain, c’est précisément de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre”

Par Bénédicte Flye Sainte Marie

Après Le Stradivarius de Goebbels et Les vies secrètes de Vladimir, l’auteur consacre son troisième livre à Marguerite Durand et à l’épopée qu’a constituée la création par l’ancienne actrice de la Comédie-Française de La Fronde, le premier journal entièrement imaginé, nourri et dirigé par des femmes. Empreinte de fluidité et de romanesque, cette biographie est traversée à la fois par le vent de l’Histoire et le souffle des combats pour l’égalité des droits.

Quand et comment la figure de Marguerite Durand et la fondation de La Fronde se sont-elles imposées à vous comme les thématiques d’un possible ouvrage ?

C’est venu assez récemment, quand j’ai mis un point final à mon deuxième roman. Mes premiers livres portaient sur la liberté de l’artiste dans des régimes autoritaires et je cherchais à nouveau un sujet qui puisse évoquer la dimension politique de l’art. Or, La Fronde était le premier journal à porter la voix des femmes et à être rédigé par des femmes qui parlaient de géopolitique, de guerre, de finances et de domaines considérés comme masculins, à une époque où leur parole n’avait aucune valeur.

Qu’est-ce qui vous le plus interpellé dans sa trajectoire ? Et n’est-ce pas désespérant que les femmes au rôle précurseur aient été dans leur immense majorité privées de postérité après leur mort ou ne soient pas parvenues à pérenniser le fruit de leur travail, à l’image de Marguerite qui a dû renoncer à la parution de la Fronde dès 1905 ?

Moi, je ne perçois pas La Fronde comme un échec. Avant que ce ne soit transformé en mensuel en 1903, ça même été un succès, compte-tenu de toutes les difficultés auxquelles Marguerite a fait face. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai souhaité me concentrer sur la période de création du journal. Ensuite, La Fronde a été écrasée par la quantité de ce tout qui était publié par ailleurs, pas par la qualité. Mais c’est vrai que Marguerite Durand avait eu l’intelligence de ne s’entourer que des femmes les plus talentueuses, notamment de Jeanne Chavin, qui a été ensuite la première avocate de France et qu’elle aussi été complètement oubliée, malgré ce statut de pionnière ! Depuis la sortie des Frondeuses, on m’a parfois interrogé sur ma légitimité à raconter ce genre d’histoire. Mais pour moi, l’idée de l’écrivain, c’est précisément de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. Et si les hommes ne s’y mettent pas, les choses n’avanceront pas beaucoup...

Marguerite Durand a réussi à fédérer des femmes d’horizons très divers au sein de ce journal. N’est-ce pas une convergence des luttes, une bataille intersectionnelle avant l’heure ?

Toutes les nuances du féminisme m’intéressent et j’en suis arrivé aussi à cette conclusion. Marguerite n’était pas dans un militantisme revendiqué mais elle s’est mise en lien avec toutes les femmes susceptibles de l’aider, en agrégeant des personnes qui exerçaient des professions intellectuelles, d’autres des métiers beaucoup plus manuels, des femmes jeunes ou plus âgées, appartenant à toutes les catégories sociales. Elle a eu un vrai talent de leadeuse et également cette capacité à entrainer les gens. Je crois par ailleurs qu’elle a évolué dans ses convictions au fur et à mesure de cette aventure et a basculé petit à petit dans une démarche plus engagée. Mais elle considérait qu’elle ne pouvait pas se mettre frontalement les hommes à dos, eu égard à l’univers très masculin dans lequel elle évoluait.

Comment tissez-vous votre texte quand vous le composez pour faire en sorte que les éléments historiques que vous trouvez s’imbriquent sans pesanteur dans le récit ?

C’est toujours difficile à expliquer. Mais je crois qu’en me focalisant sur le temps de la gestation du journal et toutes les embûches auxquelles a été confrontée Marguerite – ce qui fait la tension de n’importe quelle entreprise et de n’importe quel roman-, ça m’a permis de balayer l’ensemble des sujets et des psychologies.

Y-a-il une archive sur Marguerite Durand qui vous a particulièrement ému ?

Je suis demandé quelle était sa motivation, outre le fait de tenir sa revanche sur ceux qui, au Figaro, l’avaient méprisée ou ridiculisée quand elle y était journaliste. Et j’ai trouvé des propos qu’elle avait tenus sur sa mère, Anna-Alexandrine, qui était quelqu’un d’extrêmement indépendant et plaidait déjà pour certains droits à disposer de son corps. Entre elles, il y avait donc une forme d’influence, de filiation. Je tenais-là un document qui dépassait tout ce que je pouvais imaginer, qui lui donnait de l’épaisseur. Ça m’a permis de comprendre pourquoi Marguerite n’a pas fait le choix de la facilité et ce qui l’a conduite à opérer une sorte de mue, à devenir une femme révoltée.

« Le plus beau compliment qu’on m’ait fait sur Les frondeuses, c’est qu’on oublie au bout de trente pages qu’on est en 1897. »

Emile Zola, qui a côtoyé votre héroïne Marguerite Durand, déplorait que la presse perde “un peu chaque jour sa tenue. Les financiers l’ont investie et corrompue, moins soucieux des idées que des intérêts”. Cette phrase ne vous semble- t-elle pas furieusement contemporaine ?

C’est justement parce qu'elle me semblait très actuelle que je l'ai incluse dans le livre. Au-delà des enjeux féministes, l’époque que je dépeins est celle des débuts du capitalisme financier, le moment où les grands groupes mettaient la main sur la presse. Plus de cent ans après, on a l’impression qu’on est toujours dans ce type de problématique. Le plus beau compliment qu’on m’ait fait sur Les frondeuses, c’est justement qu’on oublie au bout de trente pages qu’on est en 1897.

Vous avez circonscrit pour l’instant votre périmètre d’écriture aux biographies. Vous aventurer dans le pur roman vous tente-t-il ?

Oui, c’est mon troisième roman dans ce registre et j’aimerais effectivement explorer la fiction, faire par exemple un roman ultra-contemporain.

Y-a-t-il un événement ou un auteur qui a été le catalyseur de votre vocation d’écrivain ?

Je pense à deux choses. La première, c’est que le goût de la lecture m’est venu très jeune, comme chez beaucoup de personnes. Mais il y a eu un second déclencheur : il y a quelques années, l’une de mes amies a voulu absolument que j’assiste au spectacle du New-York City Ballet. La salle était pleine à craquer mais c’est moi que l’une des danseuses est venue prendre par la main. Je n’étais pas très heureux parce je me disais que j’allais tout gâcher. J’avais l’impression de troubler quelque chose. Mais c’est ce jour-là que j’ai touché du doigt ce qu’était un métier passion. Ça m’a transformé parce que je me suis demandé ce que je pourrais faire qui m’épanouisse autant. Et il se trouve que là où je suis le moins catastrophique, c’est l’écriture (rires) !

À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de type nous recommandez-vous ?

Je vous conseille Banc de brume de Sophie Berger, qui est une histoire familiale, paru chez Folio, dans laquelle une nièce mène l’enquête sur son oncle et sa tante, morts le lendemain de leur mariage. Il offre une vraie réflexion sur le silence et le son ; Sophie Berger étant justement réalisatrice sonore. J'encourage ceux qui les auraient pas encore lus à découvrir  à découvrir Mister Gwyn et Les barbares d’Alessandro Baricco.


Les frondeuses , de Yoann Iacono, 20 euros, Editions Istya et Cie


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