Pierre-Yves Touzot “ Je ne suis pas un écrivain d’intérieur”

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

L’auteur et réalisateur livre avec Retour à Old Forest le très attendu dernier tome de sa trilogie qui prend pour décor les immensités de l’Ouest du Canada. Dans ce roman qui nous permet de renouer avec ses héros emblématiques, Anton et Deborah, il déroule une intrigue haletante et parfaitement maitrisée où s’entremêlent une quête de l’immortalité qui pourrait faire basculer l’humanité, des disparitions inexpliquées, une histoire d’amour qui transcende les peurs et une réflexion sur le devenir de la planète.

La trilogie d’Old Forest s’appuie sur un postulat fantastique, -le fait qu’il y aurait dans le monde des endroits où l’on ne vieillirait pas- mais adopte sinon un cadre très réaliste. Est-ce ainsi que vous souhaité la composer, à mi-chemin entre ces deux genres ?

La première chose qu’il faut savoir concernant Old Forest, c’est ce que l’idée de départ m’est venue lorsque je suis allé au parc de Yellow Stone, très touristique et extrêmement animé en été mais qui est presque déserté en hiver. En le visitant, j’ai fait une rencontre s’apparentant à une illumination merveilleuse. J’y ai ressenti une véritable magie de la nature, une connexion extrêmement forte. La deuxième chose, c’est que j’ai très influencé par des fictions comme Twin Peaks et Lost. Donc, plutôt que d’appuyer sur ce côté fantastique, j’avais envie, comme dans ces séries, que l’on soit avant tout avec les personnages. La nature est déjà fantastique en elle-même et j’en ai joué !

Pour vous, la perspective de ne jamais mourir est-elle une malédiction, une bénédiction ou les deux à la fois ?

Je voulais qu’il y ait justement une ambiguïté là-dessus. Aujourd’hui, on n’est en tout cas pas préparé à ça. Si on l’était, la perspective serait complètement différente. J’avais vu un discours dans lequel Steve Jobs a dit “La mort est notre destin à tous. Personne n’y a jamais échappé. Et c’est ainsi que cela doit être, parce que la mort est sans nul doute la meilleure invention de la vie. C’est ce qui la rend si importante. Elle efface l’ancien pour faire place au nouveau”... Je crois qu’il a bien résumé la chose.

Jusqu’à quel point votre enfance dans les forêts canadiennes a-t-elle imprégné l’écriture de cette saga ?

Je pense qu’elle a incontestablement construit ce que je suis, dans ma vie et mon imaginaire, dans mon rapport au voyage et à la nature. Je ne suis pas un écrivain d’intérieur ! Mon père m’a par ailleurs donné le goût de lecture et m’a accompagné dans une rigueur scientifique que je n’avais pas forcément à la base.

Dans quelle mesure les légendes indiennes, notamment celles de la tribu des Nez-Percés qui a élevé Louis, l’un de vos personnages principaux, ont- elle aussi influencé vos ouvrages ? Y-a-t-il chez ce peuple une conviction de l’immortalité ?

Je ne suis pas un spécialiste des cultures indiennes. Un expert de la question trouverait d’ailleurs sans doute quelques objections à faire sur ce que j’en dis dans mes livres. Mais c’est vrai qu’il y a cette dimension chez eux et beaucoup de ramifications aussi avec les croyances qu’ont les Aborigènes australiens. Cela dit, je ne souhaitais pas donner à mon intrigue un aspect trop ésotérique. Je souhaitais juste que ce soit documenté et cohérent avec le reste de l’histoire.

Vous êtes aussi réalisateur. Votre autre métier conditionne-t-il la manière dont vous écrivez les scènes et les dialogues de vos romans ?

Oui, je pense que ça donne une aptitude à aller vite à l’essentiel, à poser un décor ou un personnage. Selon moi, il faut savoir décrire les situations et les lieux rapidement mais avec profondeur, sans verser dans le superficiel. La vraie bascule pour moi, et le gros risque que j’ai pris, c’était de changer de personnage principal au cours de la saga. A en croire les retours des lecteurs, il me semble que ça a payé ! Il fallait aussi que je sache relancer l’intrigue dans le troisième tome, même si j’en avais déjà posé les bases dans le précédent. Mais au final, j’ai pris un plaisir insolent à passer quatre ans dans l’univers d’Old Forest.

Vous êtes un écrivain des grands espaces et de la nature. Y-a-t-il certains auteurs dont vous vous êtes nourri dans ce registre ?

Je vais vous faire une réponse en plusieurs strates ! Je suis d’abord un enfant de Jack London et de David Vann. J’ai beaucoup lu aussi Sylvain Tesson, même s’il y a des choses qu’il a écrites que j’ai appréciées, d’autres moins. Et Danse avec les loups de Michael Blake et Into the wild de John Krakauer sont pour moi des chefs-d’œuvre. Mais j’ai également lu énormément de SF quand j’étais plus jeune. J’étais un grand fan de Barjavel qui fait de la science-fiction en douceur. Enfin, sur le côté débrouille en milieu hostile, je me suis inspiré du livre Guide de survie de Bear Grylls.

« Je suis résolument optimiste, même si je suis persuadé que ça va
aller bien plus mal avant que ça puisse aller mieux »

Sans révéler le dénouement de Retour à Old Forest, ce dernier se termine sur la perspective l’édification d’une société nouvelle. Est-ce un message ? Gardez-vous l’espoir, dans cette époque très perturbée, qu’on puisse revenir, humainement et écologiquement, vers un monde plus raisonnable ?

Oui, je suis résolument optimiste, même si je suis persuadé que ça va aller bien plus mal avant que ça puisse aller mieux, que ça puisse aller même très bien. On rebondira face à l’horreur qui aura précédé. Mais ça sera l’objet de ma prochaine trilogie, qui sera post dystopique.

Est-ce exclu que cette trilogie, qui a été conçue comme telle, devienne une quadrilogie, voire davantage ? A la fin du livre, vous indiquez “Sait-on jamais ?

Je n’ai pas encore la réponse à cette question. Comme j’aime explorer des nouveaux territoires, je ne sais pas si je repartirai vers Old Forest. Mais rien n’est tranché, tout est possible !

À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de type nous recommandez-vous ?

Le livre Les vivants au prix des morts de René Frégni m’a beaucoup touché et j’ai beaucoup apprécié aussi la trilogie Wayward Pines de Blake Crouch dont chaque volume est très différent et Le problème à trois corps de Liu Cixin. Je commence Moon Palace de Paul Auster.


Retour à Old Forest, de Pierre-Yves Touzot, 22 euros, Editions La Trace


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