Olivier Bocquet ‘J’ai besoin de la BD et du roman pour mon équilibre ”
Par Patsy Monsoon
Sous son dispositif grinçant -un chef charismatique, un meurtre mis en scène comme un spectacle culinaire, un emballement médiatique-, Olivier Bocquet signe avec Omnivore, un roman fort et cru qui interroge notre fascination contemporaine pour la violence, la célébrité et le grotesque. Ancien restaurateur, bédéaste reconnu, il y détourne les codes du thriller pour mieux parler de notre époque, où l’horreur devient consommable, où les monstres sont désirables, et où l’on confond de plus en plus facilement le scandale avec le divertissement.
Quelle idée a servi de détonateur à ce livre ?
Elle remonte à plus de quinze ans, peut-être vingt. J’avais imaginé en faire un court-métrage. À l’époque, il y avait l’émission La cuisine de Maïté, où elle tuait en direct des homards ou des anguilles pour les cuisiner. Je m’étais dit que ce serait insolite de faire la même chose avec un être humain. L’ambition était de confier le rôle à Jean Rochefort, qui, avec son élégance et sa classe naturelle, éventrerait quelqu’un pour en extraire le foie et faire du foie gras. Évidemment, le projet n’a jamais vu le jour, notamment parce que Jean Rochefort est mort entre-temps.
Des années plus tard, quand Donald Trump est arrivé au pouvoir, je me suis dit que c’était incroyable qu’un type qui, a priori, n’avait rien pour lui, acquière une telle popularité et devienne président des États-Unis. À sa suite, beaucoup de personnes à la réputation très douteuse sont devenues extrêmement visibles.
Je me suis demandé comment métaphoriser ça. L’idée était de faire un polar autour d’un type absolument abject qui deviendrait pourtant un héros mondial. Et là, j’ai pensé à la désirabilité de Hannibal Lecter, qui mange des humains et est malgré tout une icône de la pop culture. Je me suis dit que c’était le bon dosage : le pire imaginable, mais malgré tout acceptable. C’est de là qu’est née l’histoire.
L’histoire mêle thriller, cuisine et télé-réalité. Aviez-vous ces éléments en tête dès le début ?
Oui, il y avait cette idée que ce personnage serait soutenu par un appareil médiatique. Il m’a fallu plusieurs années pour mûrir ça, parce que je me disais parfois que c’était trop grotesque ou compliqué à mettre en place.
Petit à petit, j’ai compris que la seule façon de le faire correctement était d’intégrer les réseaux sociaux, Twitter notamment, mais aussi la radio, la télévision, les humoristes, la presse. Il fallait raconter l’histoire en fragments. C’était extrêmement difficile, parce qu’il fallait que ce soit lisible, qu’il y ait un souffle narratif, et surtout que chaque voix soit juste. C’était un travail énorme, mais je savais que le livre se jouerait là-dessus
L’univers culinaire est très crédible. À quel moment votre passion pour la cuisine est-elle devenue une vraie matière romanesque ?
J’ai été gérant d’un restaurant à Montmartre donc je connais très bien ce milieu. Je sais comment fonctionne une cuisine, la hiérarchie, les rôles de chacun. J’ai une image très précise des lieux : les frigos, les plans de travail, l’organisation. Et puis, c’est vraiment ma deuxième passion dans la vie. Je passe énormément de temps à regarder des vidéos de cuisiniers sur YouTube. Ce n’était pas mon inspiration originelle, mais plus j’y ai réfléchi, plus je me suis rendu compte que c’était une évidence.
Le roman comporte des scènes très intenses. Vous êtes-vous parfois demandé si vous alliez trop loin ?
Oui, clairement. C’est pour ça que j’ai fait confiance à mon éditrice. Elle m’a fait supprimer deux chapitres qui reprenaient l’idée initiale du court-métrage : une vidéo montrant un homme transformant un corps humain en nourriture. Je décrivais ça de manière très froide, clinique, sans adjectifs. Elle m’a dit que c’était insupportable, que ça donnerait envie de vomir et que je perdrais la quasi-totalité des lecteurs. J’ai aussi fait lire ces passages à ma compagne qui m’a dit que c’était complaisant, que je semblais prendre du plaisir à montrer des horreurs. Ce mot-là m’a frappé. Je ne me permettrais pas de décrire une scène de viol de cette manière, et là, on était sur quelque chose de comparable. Je les ai donc supprimés.
Avez-vous rencontré des réticences de la part d’éditeurs avant la publication ?
Mon éditrice m’a suivi dès le départ. En revanche, pour la mise en place en librairie, ça a été très compliqué. On ne savait pas comment vendre ce livre, par quel angle l’aborder. Le premier mois après la sortie, malgré le soutien des libraires, des représentants et les bons retours des premiers lecteurs, personne ne l’achetait. Il y avait une forme de rejet immédiat. Les gens voyaient la couverture et n’avaient pas envie de s’en approcher. Puis le bouche-à-oreille a fini par s’imposer, et les ventes ont décollé. Mais on a eu très peur !
« J’aimerais que les lecteurs entrent dans le livre en pensant lire un polar un peu
grinçant et en sortent en se disant que ça parle de notre société. »
Qu’aimeriez-vous que les lecteurs ressentent en refermant Omnivore ?
De la jubilation. Du plaisir de lecture. J’espère qu’ils prennent plaisir aux scènes, aux dialogues, aux personnages. Je ne veux pas provoquer du dégoût, ni des cauchemars. J’aimerais qu’ils entrent dans le livre en pensant lire un polar un peu grinçant et en sortent en se disant que ça parle de notre société. Que c’est grotesque, mais pas si improbable.
Le roman a reçu le Prix du Coquelicot Noir à Nemours. Que représente cette reconnaissance ?
J’essaie toujours de paraître un peu indifférent aux prix, mais en réalité, ça compte beaucoup. Je suis avant tout connu comme auteur de bande dessinée, avec presque trente albums publiés. Omnivore est seulement mon troisième polar, et j’en écris peu. Ma crainte était de passer pour l’auteur de BD qui s’essaie au roman par fantaisie. Être reconnu par des prix me légitime dans ce champ-là et c’est très important pour moi.
Vos bandes dessinées sont très éloignées de votre monde romanesque. Comment ces deux pratiques coexistent-elles ?
Je n’imagine pas mes romans en bande dessinée. Ils sont plus puissants comme tels notamment parce que j’aime le travail sur le style, la forme, pas seulement les dialogues. En BD, ce qu’on voit principalement de mon travail, ce sont les dialogues. J’ai besoin des deux pour mon équilibre. Et j’aime beaucoup le milieu du polar, les auteurs que je rencontre en festival, les échanges.
Pour terminer, pourriez-vous nous parler d’un coup de cœur littéraire récent ?
Mon grand coup de cœur récent, c’est Toutes les nuances de la nuit de Chris Whitaker. C’est un roman très ample, à la fois polar et fresque sur plusieurs décennies. Il y a une poésie, une émotion et une sincérité incroyables. Il parle du temps qui passe, de la mémoire, de l’enfance, et touche à quelque chose d’universel. J’aimerais un jour atteindre ce niveau-là.
Omnivore, d’Olivier Bocquet, 19, 90 euros, Editions Seuil Policier.