Pauline Clavière “La peur est la matière des auteurs et nous sommes totalement absorbés par ce sentiment”

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

Spécimen, le quatrième roman de l’autrice et journaliste de Clique nous plonge dans l’histoire et les méandres de la psyché de Rafael, le fils de l’assistante maternelle de Lucas, petit garçon de la narratrice. A dix-huit ans, ce très jeune homme est accusé d’agressions sexuelles sur des enfants. En tentant de comprendre l’inexplicable et l’inacceptable, cette dernière va raviver une blessure ancienne, créée par la disparition de Laura, sa meilleure amie de collège et s’engluer dans la dépression.

Peut-on dire votre héroïne qu’elle s’embourbe au fur et à mesure qu’elle progresse dans la découverte du parcours de Rafael et Mina?

Oui, tout à fait, c’est quelque chose qui prévaut pendant toute l’écriture du roman. Elle perd pied. C’est comme si elle avançait et se rendait compte qu’elle avait un pied dans un marécage. Elle se retrouve sur un terrain meuble qui l’ensevelit petit à petit...

Vous avez planté le décor de ce roman à Marseille, où vous vivez ; l’héroïne fait le même métier que vous et a comme vous un enfant. Est-ce important d’avoir ce sentiment de familiarité avec votre personnage ?

Je pense que pour ce roman en particulier, ça a été absolument essentiel car c’est à partir de mes propres projections et fantasmes que je l’ai construit. Ça m’a permis d’endosser les angoisses de la narratrice. Et c’est quelque chose qui n’est jamais bien loin quand on est parent car on redoute toujours qu’il arrive quelque chose à notre enfant quand nous ne sommes pas là. J’ai donc pioché là-dedans. D’ailleurs, je me suis sentie moi-même enlisée pendant son écriture. Je crois d’ailleurs que la peur est la matière des auteurs et que nous sommes totalement absorbés par ce sentiment.

« Il y a forme de contagion, de fusion avec son personnage qui peut amener vers des vrais désordres physiques ou psychologiques. »

Si vous êtes très imprégnée par les émotions de votre narratrice, êtes-vous vous tout autant perméable aux thématiques que vous traitez ?

Je le suis énormément. C’est dans ma personnalité d’être poreuse au monde qui m’entoure et ça a été particulièrement le cas dans ce livre avec Rafael. Je suis jetée tête baissée dans le carnet au sein duquel il se racontait. Dans Spécimen, c’est le protagoniste qui m’a le plus bousculée car un enfant qui commet des actes pédophiles sur un autre enfant, c’est le bouc émissaire parfait, la figure archétypale du mal. Et c’est un exercice périlleux car on est dans une forme de contagion, de fusion avec son personnage qui peut amener vers des vrais désordres physiques ou psychologiques. Heureusement, j’ai de sérieux crochets dans la réalité auxquels m’arrimer pour ne pas me laisser engloutir.

Votre livre décrit-il en creux un monde où naitre fille, c’est déjà une menace en soi ? Et c’est que la seule chose qui a changé aujourd’hui, c’est qu’on peut désormais en parler ?

Oui, c’est ma vision même si je ne dis pas que c’est la seule. Mais j’ai l’impression d’avoir grandi avec cette sensation de danger chevillée au corps. Or, à l’époque, c’est un sujet qu’on ne pouvait pas aborder. Aujourd’hui, la libération de la parole fait du bien et le travail sociétal concernant les violences faites aux femmes est davantage effectué. Mais la peur existe toujours ; elle s’est simplement déplacée, notamment sur les réseaux sociaux. Et je pense qu’il faut prendre ce problème à bras le corps, en termes médicaux et éducatifs, sinon on va droit dans le mur.

Pensez-vous que notre société, dans les valeurs qu’elle promeut, dans ses carences notamment au niveau judiciaire, fabrique des agresseurs ?

Elle les génère et les entretient dans tous ces manques que vous venez de mentionner, auxquels d’autres viennent s’agglomérer. Cela vient nourrir des cerveaux qui sont en formation d’images et de déviances qui sont absolument dramatiques. Dans Spécimen, Rafael est précisément alimenté par ça, par ces sous-réseaux dont on ignore tout si on ne les fréquente pas. Si on ne fait pas tampon face à cela, on a une responsabilité dans ce qui arrive.

Sans révéler le dénouement de Spécimen, ce roman montre-t-il comment le psychisme humain s’aménage, se remodèle pour faire face à l’intolérable ?

Je crois que nous sommes des animaux faits pour vivre. Pour supporter des choses insupportables, on se raconte une autre histoire que celle qui s’est vraiment produite. Il y a du vécu dans ce que je décris dans Spécimen mais j’essaie de le transposer ailleurs.

Contrairement à d’autres écrivains et écrivaines, vous laissez certains épisodes dans le flou, ici ce qui est arrivé pendant l’adolescence de la narratrice. Est-ce pour laisser l’imagination de la lectrice ou du lecteur fonctionner ?

J’ai toujours envisagé Spécimen comme un texte qui se rédige à tâtons. Les vides font partie de cette démarche et ils ont toujours accompagné mon écriture. Je voulais qu’il y ait de la place pour que chacun puisse se recomposer les faits à sa façon.

Parmi les grands noms de la littérature, qui vous sert de boussole ?

J'ai souvent évoqué les autrices italiennes, notamment Sylvia Avallone et son livre D’acier que j’adore, Goliarda Sapienza qui est la papesse de la littérature transalpine, son Art de la joie que je révère et Milena Agus. Son Mal de pierres, qui est un incroyable portrait de femme, est un tout petit livre qui m’a complétement soufflée. J’ai été bouleversée également par Ton absence n’est que ténèbres de Jon Kalman Stefansson. Et récemment, j’ai beaucoup aimé Le mécontentement de l’écrivaine espagnole Beatriz Serrano. Son héroïne, Marisa, déteste son travail et la perspective d’un team-building va la faire complètement vriller. C’est un roman très jouissif.

À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de type nous recommandez-vous ?

La porte de Magda Szabó, qui dépeint l’étrange relation entre une femme, Magda et sa domestique, Emérence. Le personnage d’Emérence dissimule beaucoup de secrets qui vont être dévoilés jusqu’à l’acmé du récit.


Spécimen , de Pauline Clavière, 24 euros, Editions Grasset

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