« Hantise et soin », quand les fantômes libèrent le « dire »
Par Odile Lefranc
Dans cette (h)anthologie parue aux éditions Le Bord de l’eau, le poète Thibault Marthouret entrelace les textes de soignants issus d’ateliers d’écriture avec ses propres poèmes. L’ensemble donne un recueil poignant autour des blessures invisibles et des fantômes qui les accompagnent.
C’est un livre qui guérit. Et c’est presque un parcours de résilience que de suivre, page après page, ces compositions sorties d’ateliers d’écriture sur la hantise. Lors de notre récent entretien, le poète, qui l’a coordonné et y signe d’ailleurs de très beaux textes, revenait sur cette démarche proche de la médecine narrative, et expliquait combien le thème de la hantise pouvait emmener très loin les soignants eux-mêmes.
L’ouvrage donne ainsi une tangibilité à cette aventure singulière. Mais rassembler des créations et leur donner une unité thématique ne suffit pas ; il faut un souffle qui les traverse. Et c’est la poésie de Thibault Marthouret qui nous emporte. Celui qui est membre des collectifs « Pour le Moment » et « Poésie Commune », qui a été publié dans une cinquantaine de revues et qui est l’auteur de sept livres, se livre à cœur ouvert dans un journal de bord écrit lors de son séjour à l’abbaye de Prémontré, devenue un lieu de santé mentale. L’auteur séjourne trois jours dans ce lieu marqué par un passé de prières et de mystères. C’est d’ailleurs l’un des passages les plus forts du livre, où l’écriture devient le fluide qui unit le monde visible et l’invisible, créant presque des « mini-chutes de l’esprit ».
Il s’avère être un guide précieux pour toutes celles et tous ceux qui souhaitent animer un atelier d’écriture. Du début de séance avec les « entrants » (ces moments d’inspiration) qui permettent aux participants de se connecter à la notion de fantômes, en partant de textes de Pierre Reverdy ou de Lisa Gavassi, jusqu’à la première consigne lancée, Thibault Marthouret détaille avec générosité son travail préparatoire et nous plonge directement dans l’atelier, au point que nous en devenons les participants fantômes. Pris dans le jeu du je et de l’altérité, l’exercice ramène à soi.
En arpentant les textes des soignants, on quadrille son architecture intime, on ouvre des armoires remplies de blessures cachées, de lieux hantés par l’enfance au devenir adulte. Thibault Marthouret n’enferme pas le fantôme dans une image figée, ni dans les mots. Il invite les participants les plus réticents à parler plutôt que d’écrire. Et l’on mesure combien écrire sur les fantômes, c’est laisser une empreinte. Ce que l’on croyait invention de l’esprit passe l’épreuve du réel. Aux soignants, alors, de devenir patients d’eux-mêmes, d’entrer dans leur hantise et d’affronter son silence.
La lecture des biographies à la fin de l’ouvrage nous révèle les participants. Les soignants en blouse blanche, derrière leur nom, ont une vie en dehors de leur hantise. Ce souci de l’auteur de les nommer crée une proximité avec le lecteur. Qui, parmi nous, peut en effet se prévaloir de ne pas avoir craint la disparition du soleil au crépuscule des dieux ?
Hantise et soin, de Thibault Marthouret, 10 euros, Editions Le Bord de l’eau
L’article d’Odile Lefranc consacré au travail de Thibault Marthouret auprès des soignants est ici