« JE », détruire sans jamais lever la main

Par Marine Varlet

Comment un homme peut-il briser une femme jusqu'à la faire passer pour folle ? Dans JE, paru chez Gallimard pour cette rentrée littéraire, Lilia Hassaine redonne la parole à l'épouse séquestrée de Rochester, personnage de Jane Eyre. Une réécriture littéraire saisissante qui explore l'emprise conjugale et la responsabilité d'une société qui laisse la violence s'installer.

Jamaïque, 1831. Antoinette Cosway, une jeune Créole blanche issue d'une famille ruinée, s’unit à Edward Rochester, un Anglais respectable dont elle espère une vie meilleure. Mais ce mariage devient progressivement le lieu de sa destruction. Nous savons dès les premières pages qu'elle finira enfermée au troisième étage du manoir de son époux, considérée comme démente et privée de liberté.

Lilia Hassaine ne cherche donc pas à ménager le suspense. Elle s'intéresse à ce qui précède l'enfermement : la lente installation d'une emprise psychologique, faite d'humiliations, de manipulations et de dépossession de soi.

Rochester remet en cause les perceptions d'Antoinette, discrédite ses réactions et va jusqu'à lui imposer un autre prénom. À mesure qu'elle tente de résister, sa souffrance devient une preuve supplémentaire de sa prétendue instabilité. La folie n'est plus seulement un diagnostic supposé, elle devient un argument pour justifier sa mise à l'écart.

Cette violence trouve un écho dans les atmosphères du roman. À la luxuriance de la Jamaïque succède l'austérité d'une demeure anglaise presque carcérale. Le contraste accompagne le rétrécissement progressif de l'existence d'Antoinette, jusqu'à sa réclusion définitive.

La richesse de JE tient également au dialogue qu'il entretient avec deux œuvres majeures. En 1847, Charlotte Brontë publie Jane Eyre, dans lequel Rochester dissimule l'existence de sa première épouse, Bertha Mason. Présentée comme une femme dangereuse, aliénée et presque animale, elle incarne un obstacle au bonheur de Jane. Ses origines créoles alimentent un imaginaire raciste, tandis que sa propre version des événements demeure absente. Puis Jean Rhys revisite en 1966 cette figure dans La Prisonnière des Sargasses. Elle lui restitue une identité et un passé, en explorant les tensions raciales, le colonialisme et le déracinement.

Soixante ans plus tard, Lilia Hassaine prolonge cet héritage avec les préoccupations du XXIe siècle. Son interrogation porte sur les violences conjugales, la confiscation de la parole et la manière dont une femme peut être déclarée aliénée par celui qui organise son anéantissement.

Chaque romancière éclaire ainsi Antoinette à travers les enjeux de son époque. Cette filiation donne au roman une véritable profondeur littéraire, bien au-delà d'une simple réécriture de classique. C'est probablement ici que JE trouve sa dimension la plus politique. Car Rochester ne pourrait exercer une telle domination sans une société qui lui accorde toute autorité. Son statut, sa respectabilité et les préjugés de son époque rendent sa parole plus crédible que celle de son épouse.

Lilia Hassaine interroge ainsi la responsabilité de ceux qui voient, soupçonnent, mais n'interviennent pas. Une réflexion qui rejoint les questionnements contemporains autour des féminicides, des violences psychologiques et des défaillances collectives face aux situations d'emprise.

Le roman rappelle que la violence conjugale ne se limite pas aux coups. Elle peut aussi s'exercer par l'isolement, l'humiliation et l’abolition progressive de l'identité. Et prospérer dans l'indifférence de ceux qui préfèrent la considérer comme une affaire privée. Et c’est particulièrement intéressant que Lilia Hassaine transforme un destin littéraire connu en une réflexion contemporaine sur la domination masculine.

Son écriture, fluide et délicate, contraste avec la brutalité des mécanismes qu'elle décrit. Sans multiplier les effets dramatiques, elle donne à voir la progression de l'emprise, tout en faisant des lieux et des atmosphères le prolongement de l'état psychologique de son héroïne.

On pourrait toutefois regretter que Rochester soit principalement défini par sa cruauté, au détriment d'une description plus nuancée. Mais ce parti pris sert aussi le projet du roman : après avoir longtemps été racontée par les autres, Antoinette devient enfin maîtresse de son récit.

Le titre JE, qui rappelle également les initiales de Jane Eyre, prend alors tout son sens. Il ne s'agit plus de raconter une femme à travers le regard de celui qui la domine, mais de lui restituer son être. Avec ce roman, Lilia Hassaine ne réhabilite donc pas seulement une héroïne oubliée. Elle nous oblige à interroger les récits auxquels nous accordons notre confiance et les silences qui permettent à la violence de perdurer. Car derrière la prétendue folie d'Antoinette demeure une question essentielle : combien de femmes a-t-on fait taire avant de prétendre qu'elles avaient perdu la raison ?

JE , de Lilia Hassaine, 21 euros, Editions Gallimard

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