« Pute Vierge », l'écriture mise à nu

Par Odile Lefranc

A travers cet opus, l'autrice Dominique Sigaud dissèque les conséquences de l’incestuel sur son parcours. Une démarche introspective qui résonne comme un geste politique salutaire contre le système patriarcal.

C’est un texte à part. Un texte qui parle autant d’un début que d’une émancipation aussitôt refermée par les pages d’un traumatisme. « Écrire le sexuel, je crois, est le plus difficile », écrit Dominique Sigaud au début de l'ouvrage. Et on veut bien la croire. L’effacement que produit l’incestuel(notion définie il y a une quarantaine d'années par le psychanalyste Paul-Claude Racamier dans L'Inceste et l'Incestuel comme un inceste moral, "un climat où souffle le vent de l'inceste, sans qu'il y ait inceste") sur la vérité des faits exige d’y revenir sans cesse, de dénouer les liens invisibles du nondit et de retrouver les empreintes du traumatisme. Devenir la spectatrice de ce père agissant dans l’arène de la chambre, se murer dans le silence parce que les mots manquent pour le dire. Toute la singularité de ce livre est là : revenir sur cette langue prise en étau, à l'image de ce corps empêché d'advenir.

Trois parties le composent - vierge, pute, corps -, comme trois mots qui enserrent la femme. D'une plume crue, avec un style qui entaille, Dominique Sigaud passe le désir au crible de la langue, rappelant le combat de Monique Wittig contre ce langage qui diffuse les attributs de la domination masculine. Il y est question de liberté ; cette liberté que les hommes qualifieront de folie pour mieux interner ces femmes créatrices.

Ce texte va très loin et donne à comprendre ce geste ancestral : courber l’échine par sidération face à la violence masculine. Car cette trace du père vient contaminer les eaux du fleuve, bouleverser les règles établies. L'entourage ferme les yeux. Et pour la victime, toute la lutte consiste à ne pas clore les siens. Ces fulgurances qui traversent l’esprit avant que l’on ne cède à l’asservissement, Dominique Sigaud les dépeint sans filtre. Ce qu’elle ose formuler l’engage pleinement. Tout est disséqué, comme une revanche contre l’oubli de soi, tout en laissant l’égo de côté. Il y a aussi des passages magnifiques sur le désir des jeunes filles, qui vient bouleverser le corps, d'une sensualité effrayante pour elles-mêmes et si difficile à dompter, désir qui les rend vulnérables, proies pour les prédateurs. En revenant sur les agressions sexuelles qu’elle a subies adolescente, l’autrice donne à comprendre comment celles-ci enferment les femmes dans une impasse : pute ou vierge.

Dominique Sigaud met en évidence ce paradoxe d’être devenue une femme libre, reporter de guerre, et de découvrir qu'au fond, elle a pu soumettre cette partie de soi la plus intime, la plus pure, celle qui convoque le libre arbitre. Une telle sincérité troublera le regard et viendra percuter les souvenirs d'adolescence des lecteurs et lectrices. Une question surgit entre les lignes, de manière implicite : qu'avons-nous fait de notre désir ?

Après Dans nos langues (Verdier, 2018), qui explorait déjà les abysses du langage, Dominique Sigaud compose avec Pute Vierge, en lice pour le prix Wepler, un grand livre de résilience, où la libération du souvenir traumatique devient création littéraire.

Pute Vierge de Dominique Sigaud, 15, 50 euros, Editions Inculte

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