"Chronique d’un royaume perdu", le livre-monde d’Ananda Devi

Par Odile Lefranc

Avec cet ouvrage, Ananda Devi signe une fresque qui se déploie sur quatre générations sur une terre reculée de l’Île Maurice. Syncrétisme des thèmes chers à l’écrivaine, ce roman s’impose déjà comme un temps fort de cette rentrée littéraire.

Couronnée du prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises en 2014 pour l'ensemble de son œuvre, Ananda Devi poursuit inlassablement l’exploration des blessures de son île d'origine et des racines de son histoire. Dans cette fable à la lisière du conte et du mythe, l'autrice aborde la question complexe du métissage, ce lien viscéral et séculaire entre maîtres et esclaves, ferment de l'identité mauricienne.

Chronique d'un royaume perdu se raconte et se transmet comme un hommage aux traditions orales, où la parole trouve ses rives dans l'écriture d'Ananda Devi.

Tout commence avec le Vieux Bouc, un esclave noir dont s'éprend l’épouse d'un riche propriétaire de cannes à sucre, Mme Dumontais, qui lui donnera trois enfants. Très vite, une évidence s'impose au Vieux Bouc : trouver un refuge où s'expient les nuances de peau et de sentiments, un lieu où la vie est plus grande que les arpents du sol réservé aux esclaves

Cette transmission mémorielle remonte ainsi au temps où les sangs se sont mêlés. Chez les enfants nés de ces unions, la terre a saigné dans leurs veines avant de s'exiler sur une partie inexplorée de l'île pour la faire sienne.

C'est un récit de rédemption et de magie, de désir de vivre et de liberté, qui traverse les cœurs

La première partie du roman interroge avec acuité la notion de couleur et s’intéresse à ces œillères familiales que l'on s'interdit d’ôter par peur d'affronter la vérité. Avec une puissance d'écriture qui fait exploser les sens, Ananda Devi réveille le désir de ses personnages dans une torpeur tropicale. Elle décrit les relations complexes entre propriétaires blancs et esclaves, tout comme l'arrivée stratégique des travailleurs indiens venant étouffer les velléités de révolte au cœur de cette île aux allures de paradis. Même si cette narration perd ensuite un peu de son ampleur en adoptant un ton moins lyrique et plus convenu, cette entrée en matière demeure magistrale.

Dans la deuxième moitié de l’intrigue, il se déplace vers l'arrivée de la génération suivante au Bouchon et son acclimatation à cette terre sauvage. C'est là que survient le passage saisissant du cyclone lors du mariage de Raymond et Margritte, une scène où la fureur des éléments vient donner une intensité tragique aux passions humaines. S'ensuivent des passages où la violence est partout -sensuelle, fiévreuse, expiatoire, jusqu'à la nuit du Bhang où les corps se libèrent enfin. Mais le retour au réel est d'autant plus tragique quand ces derniers lèvent le voile sur leur prison invisible : une nuit ne suffira jamais à délivrer les âmes de l'asservissement.

L’écriture d’Ananda Devi est suave, épicée. On y sent la fièvre de l’été et les nuits de solitude. Avec Chronique d’un royaume perdu, en lice pour le prix Renaudot, l’autrice nous offre un grand roman épique.

Chronique d'un royaume perdu d'Ananda Devi, 24 euros, Éditions Grasset.

Précédent
Précédent

« Pute Vierge », l'écriture mise à nu

Suivant
Suivant

“Le fabuleux piano”, instrument d'une mémoire retrouvée