“Le fabuleux piano”, instrument d'une mémoire retrouvée
Par Bénédicte Flye Sainte Marie
Dans un nouvel opus qui s'éloigne de sa trajectoire familiale sans tout à fait la quitter, l'écrivaine et journaliste de France Inter et d'ARTE évoque la tragédie des Enoch, éditeurs de musique dont le piano d'exception a été spolié par les Nazis pendant la Deuxième guerre mondiale.
Tout part de soi pour revenir à soi. Cela pourrait être le message du deuxième roman que signe Sonia Devillers, la matinalière de France Inter, après Les exportés, opus sorti il y a quatre ans. Car c'est en reparcourant la trajectoire de sa famille dépeinte justement dans ce premier livre, en se focalisant sur l'objet le plus emblématique du deuil à fragmentations multiples qu'a constitué son départ forcé de la Roumanie vers la France, à savoir le piano de sa grand-mère " comme s'il charriait plus de beauté et de douleur que tous les autres" que l'autrice va apprendre que les pillages réalisés par l'état-major allemand entre 1939 et 1945 ne se sont pas limités aux seules œuvres d'art mais se sont également étendus aux instruments de musique. Dans l'immensité de ces vols, elle découvre une horde de "pianos-fantômes", qui ont été directement ponctionnés chez leurs propriétaires juifs quand ces derniers ont été déportés, le plus fréquemment pour ne jamais revenir.
En tirant sur ce fil méconnu de l'Histoire, Sonia Devillers va voir une évidence s'imposer à elle. Elle doit raconter le drame, humain et matériel, traversé par les Enoch, dynastie d'éditeurs de musique. Wilhem, le fils de Carl, qui a fondé cette entreprise au milieu du XIXème siècle, nourrissait en effet une passion peu commune pour son Érard, sublime piano à queue en bois de palissandre et sorte de Rolls du domaine fabriquée par la manufacture éponyme. Après lui, ce joyau de technicité s'est transmis de génération en génération jusqu'à ce que survienne l'horreur de l'Holocauste et qu'il soit confisqué aux Enoch. Seul survivant du clan –Robert, son frère a été fusillé, Daniel et Anna, son père et sa mère sont morts exterminés dans les camps-, Jacques Enoch se raccrochera à la recherche de ce "matricule 680373" comme à une bouée de sauvetage pour supporter l'absence béante de ses proches.
Mais même lorsque l'on parle des autres, nos propres traumatismes ont vite fait de réaffleurer à la surface. La peine indicible qu'éprouve Jacques Enoch lors de son retour en novembre 1944 dans l'appartement de ses parents, qu'il retrouve saccagé, ratissé jusqu'au moindre bibelot et qui est décrite dans une scène belle à pleurer est le troublant miroir de ce qu'a vécu dix-sept ans tard plus tard Gabriela, la grand-mère de Sonia Devillers. Juste avant de quitter Bucarest, la jeune femme a eu le choc de voir une "pièce nue" à l'endroit où se trouvait juste avant son Bechstein, piano adoré qui lui a été confisqué par les agents du régime. " Ce vide-là, elle ne le remplira jamais", explique Sonia Devillers. Et c'est toute la beauté de ce livre dans laquelle les blessures du passé se répondent et s'accordent, comme sur une partition....
Le fabuleux piano, de Sonia Devillers, 21 euros, Editions Robert Laffont