“Kolkhoze”, hommage éclairé pour famille d’exception
Par Anne-Sophie Campagne
Dernier-né de l’intarissable Emmanuel Carrère, Kolkhoze est un roman-fleuve qui raconte des décennies d’Histoire couplées à des moments de vie. Une œuvre magistrale qui nous tient sans jamais nous lâcher, pour finalement devenir inoubliable.
Kolkhoze, c’est l’art d’être ensemble. Car ce roman nous prend par la main et nous guide dans les méandres de la généalogie des familles Carrère et Zourabichvili (nom de jeune fille d’Hélène, sa mère) au fil des conflits territoriaux, de la Deuxième Guerre mondiale, au mouvement d’indépendance de la Géorgie en passant par la domination de l’Empire russe et le conflit en Ukraine…. Grâce à une alternance entre le récit des époques traversées et une trame plus personnelle, centré sur ses proches, l’auteur retrace, sur plusieurs générations, des grandes périodes de vie marquées par des disparitions et des séparations. Il se sert de membres de sa parentèle élargie comme de personnages fictifs pour mieux parler des siens et de lui-même.
Doué d’une écriture sobre et spontanée, héritage de sa longue expérience journalistique, Emmanuel Carrère évoque des souvenirs, souvent profonds et parfois anodins, autour des personnalités qui composent son clan, sa mère, l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse, son père, Louis Carrère d’Encausse et sa sœur, Marina, journaliste à la télévision. Il prend le parti de l’individuel pour mieux évoquer le collectif, avec un regard pertinent sur la Russie soviétique puis celle issue de son démembrement et des nombreux affrontements militaires qui se sont déclarés dans la foulée.
Ce roman, construit en multiples séquences, au fil de paragraphes aux titres évocateurs, se lit avec avidité et fluidité, malgré sa longueur. Le lecteur est happé par le récit, se prend à passionner pour le devenir de chaque personnage et se cultive par la même occasion en matière de relations internationales ! Vivante et réaliste, la plume d’Emmanuel Carrère offre des temps de respiration nécessaire, entre les passages riches en informations et ceux, plus intimes, où il évoque les disparitions de ses deux parents, séparées de cinq mois à peine.
Le dernier long chapitre de Kolkhoze s’inscrit dans la mémoire du lecteur comme un épisode-phare, suspendu dans le temps et tendu par l’émotion. On y suit Emmanuel Carrère et ses deux sœurs, qui accompagnent leur mère dans ses derniers jours sans pour autant réussir à percer l’armure de cette femme illustre et ambitieuse, de cette mère aimante et confiante, de cette épouse distante et imposante. L’écrivain lui rend ici un hommage unique et sans concessions, il lui dit adieu et merci, sans dissimuler son admiration. En fils digne et reconnaissant, il signe une œuvre qui en est tout aussi digne.
Kolkhoze, D’Emmanuel Carrère, 24 euros, P.O.L.