“Le Livre de Kells”, sur la route d’un écorché

Par Anne-Sophie Campagne

Avec ce roman, Sorj Chalandon, écrivain et journaliste français, nous livre une part de son histoire intime, en parsemant le récit de ses pérégrinations adolescentes de réflexions personnelles et d’anecdotes politiques.

De l’errance à l’engagement militant, il n’y a qu’un pas qu’a su franchir Kells, le personnage inventé par l’auteur, largement autobiographique. De Lyon et du domicile familial, qu’il quitte en mars 1970 de son plein gré à Paris, où il atterrit le cœur léger, Kells vit pendant plusieurs mois dans la rue. Victime de la violence ordinaire d’une société encore marquée par les événements de mai 68, il subit de plein fouet les souffrances primaires (la faim, le froid, le manque d’hygiène…). Seul, il côtoie la misère sociale, affronte la brutalité urbaine et combat l’agressivité humaine, avec pour uniques armes, son couteau, son nunchaku et son sac à dos rempli de précieux trésors (La Nausée de Jean-Paul Sartre, une carte postale de son ami Jacques reproduisant une gravure médiévale celtique, Le Livre de Kells…)

Sorj Chalandon, doué d’une écriture forte et soignée, réaliste et puissante, prend le parti de cet être traumatisé dès l’enfance, blessé à vie et déterminé à échapper à sa condamnation scolaire et familiale. Il le prend par la main, lui apprend à survivre dans la rue et le guide à travers les mésaventures inévitables ou les mauvaises rencontres. Le ton est lourd, le rythme est haletant, le style est brillant. Le lecteur est emporté dans cette quête de reconnaissance et touché par cette pulsion de vie. Les pages de cet épais roman se tournent à une vitesse incontrôlée, avec l’envie de continuer, coûte que coûte, l’aventure de Kells.

En filigrane, l’actualité politique des années soixante-dix est évoquée à travers l’activisme militant de divers groupuscules idéologiques (Gauche prolétarienne, Trotskystes, Ordre nouveau, Action française…). C’est en effet grâce à sa rencontre imprévue avec un jeune vendeur de La Cause du peuple, un journal de propagande maoïste, que Kells parvient à quitter la rue et obtenir sa « première clef ». De cette victoire, il en tire une volonté de revanche, sociale et familiale, qu’il met au service de « La Cause », en lutte pacifique contre la bourgeoisie et l’extrême droite. Il refuse la violence, la fuit dès qu’elle prend le dessus… jusqu’à abandonner le combat à l’annonce de la dissolution, fin 1973, de la Gauche prolétarienne. Son destin le porte alors jusqu’à l’entrée du journal Libération, à peine naissant… Comme un signe d’émancipation intérieure.

Personne ne peut sortir indemne de la lecture du Livre de Kells. Poignant, réjouissant, déprimant, attachant… Toutes les émotions y passent, pour le plus grand bonheur du lecteur avisé, marqué et touché par l’évocation unique de cette épopée initiatique.


Le livre de Kells, de Sorj Chalandon, 23 euros, Editions Grasset

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