Sophie de Baere nous parle de “La colline qui travaille”
Par Bénédicte Flye Sainte Marie
L’autrice qui sait comme personne décrire les élans qui déchirent les cœurs et les corps et qui a remporté il y a quelques mois le prix Relay pour Le secret des mères, a choisi d’évoquer pour nous le premier roman publié en France de Philippe Manevy, une chronique familiale sur la force des liens et des racines familiales.
“Parmi les nombreux livres que j’ai lus dernièrement, La colline qui travaille est une chronique familiale douce-amère qui m’a beaucoup touchée. Philippe Manevy y conte l’histoire de sa famille maternelle de 1872 à nos jours et à travers elle, nous vivons aussi celle de la Croix Rousse, colline des canuts et célèbre quartier lyonnais qui, du haut de ses 250 mètres d’altitude, surplombe la cité de la soie et du tissage. Ainsi, l’auteur rend hommage à ses aïeux sur quatre générations et trois républiques et en particulier à ses grands-parents Alice et René, un couple très engagé et très uni.
René est typographe, Alice travaille dans un atelier de filature et avec eux, le lecteur plonge dans les mouvements ouvriers qui suivront le front populaire. C’est d’ailleurs sur cette partie, plus intime, consacrée à ces grands-parents qu’il a vu vieillir, que les mots de l’auteur m’ont bouleversée. Toujours bien choisir les mots, en prendre soin : Philippe Manevy semble avoir magnifiquement retenu les leçons typographiques de René.
Son travail de mémoire tout en pudeur et en délicatesse m’a également transportée dans une France ouvrière et disparue que je n’ai jamais connue si ce n’est par les récits que m’en faisait ma grand-mère, fille et petite-fille de mineurs dans les Ardoisières ardennaises. Aussi, à examiner au fil des pages les vies belles et imparfaites de ces ouvriers « ordinaires », j’ai beaucoup appris d’une époque et d’un milieu. J’ai aimé découvrir leurs histoires de tous les jours, faites de solidarité, de parole donnée, de révolte et d’espoir en un avenir meilleur. De dureté également.
Philippe Manevy ravive ses souvenirs d’enfance pour lutter contre l’effacement et il le fait en croquant d’admirables et charmants portraits pleins de tendresse et de nostalgie. Comment oublier Alice et René, leur amie Charlotte l’électron libre, Martine, la mère de l’auteur qui gravit peu à peu les échelons de l’ascension sociale, mais aussi Tony, l’arrière-grand-père abimé par la Grande Guerre ? ,Dans ce texte, non sans confesser cette pointe de culpabilité qui l’assaille depuis qu’il s’est exilé loin d’elle, Philippe Manevy fait une véritable déclaration d’amour à sa famille.
"Rien ne me paraissait plus convenu - plus ringard, pour tout dire - que de raconter la vie de mes grands-parents. La mienne, à la rigueur, à condition d'y découvrir une blessure secrète, un gouffre au bord duquel j'aurais attiré mes lecteurs. Mais leurs existences à eux, toutes simples, faites de travail, de peines et de joies communes, qu'y avait-il à en dire ?", explique t-il. Je vous assure qu’il y avait beaucoup à en dire et que Philippe Manevy l’a fait d’une main de maître.”
La colline qui travaille, de Philippe Manevy, Éditions Le bruit du monde, 22 euros
L’actu de Sophie de Baere : Après Les ailes collées, roman bouleversant qui lui a valu le Prix de la Maison de la Presse en 2022, l’écrivaine a sorti en février 2025 son quatrième roman Le secret des mères (dont vous retrouverez la chronique ici), couronné quant à lui lors de la 48ème édition du Prix Relay des voyageurs lecteurs 2025.