Agathe Lecaron “Dans l’hypocondrie, il y a une forme de sentiment d’omniscience sur son propre corps”
Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie
Elle a à l’antenne la bonne humeur chevillée au corps. Mais l’animatrice de Bel & bien ensemble et Bel & bien est aussi, une fois les caméras atteintes, une grande hypocondriaque que sa peur de la maladie a menée extrêmement loin, jusqu’à la lisière de la déraison. Dans Patiente zéro, un livre émouvant et porté par un humour qui lui ressemble, elle va sonder les racines de ce trouble anxieux, témoigne de ce qu’il a bousculé dans sa vie et des moyens qu’elle a trouvés pour briser la spirale de ses obsessions.
Pourquoi l’hypocondrie fait- elle une si bonne matière littéraire ? Parce que c’est un territoire où l’imagination marche formidablement bien ?
Oui, c’est d’abord parce qu’elle est concernante et qu’on n’en parle pas beaucoup. C’est un peu tabou. L’hypocondrie n’est pas valorisante, elle a un côté égocentrique et on nourrit envers elle beaucoup de clichés. Mais oui, il y a effectivement quelque chose qui est lié à l’imaginaire. On essaie de se rassurer au maximum en le faisant marcher mais évidemment, ça ne fonctionne pas du tout (rires).
Même si vous expliquez dans Patiente zéro avoir longtemps préféré le manuel des Symptômes et maladies et Doctissimo aux livres, est-ce qu’il y a, sur le sujet de l’hypocondrie, un héros ou une héroïne de la littérature auquel/ à laquelle vous vous êtes identifiée ?
Non, je n’ai rien qui me vienne en tête. En revanche, j’ai énormément regardé des séries médicales comme Urgences et Grey’s Anatomy. Mais ce serait intéressant effectivement d’en faire un roman et c’est quelque chose que mon éditrice m’a suggéré d’écrire.
Au-delà de l’auscultation de l’hypocondrie, il y a dans cet ouvrage une exploration de votre passif familial, dans lequel vous pensez que votre névrose trouve sa source. Vous confier de cette manière a-t-il un exercice facile pour vous qui êtes un personnage public et avez tendance à jouer la carte de la dérision pour éviter de parler du “vrai” vous ?
Oui, c’est une question que je me suis posée. Est-ce que j’avais envie de raconter mon intimité avec un grand I ? Mais je me voyais difficilement évoquer mon hypocondrie sans expliquer les mécanismes qui m’y avaient conduite. Je ne souhaite pas pour autant en faire un étendard. Et je sais que les personnes qui, contrairement à moi, ont eu des parents très attentifs et affectueux ont du mal à être autonomes et ont souvent très peur de l’abandon donc nous sommes toujours un peu lestés par nos histoires familiales.
Ce qui émane de ce livre est-il aussi que vous n’êtes jamais senti pleinement ajustée au monde ? Vous expliquez qu’il y a chez vous “ deux femmes qui vivent l’une à côté de l’autre, sans qu’aucune ait vraiment les pieds dans la vie”...
Oui, il y a cette notion de décalage. C’est quelque chose qui m’a toujours suivie et que je ressentais déjà à l’école. Je n’étais pas faite pour ça, j’avais le corps présent mais la tête qui partait très loin. Et je me suis toujours demandé si je pouvais me faire aimer si je me montrais telle que je suis. Cela explique beaucoup des postures que j’ai adoptées, notamment celle de la fille marrante. Je n’avais pas toujours envie de rire mais je me forçais parce que je pensais que c’était ce qu’on attendait de moi.
Vous dites dans votre livre vous sentir “le maître des médecins” ? Pourquoi l’hypocondrie donne-t-elle une impression de puissance ?
Parce qu’il y a une forme de sentiment d’omniscience sur son propre corps, de conviction qu’on sait mieux que les médecins ce qui s’y passe. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de bout du tunnel, qu’on n’est jamais rassasié. Et paradoxalement, il y a aussi dans ce trouble une sorte de lucidité car on sait que tout peut basculer du jour au lendemain alors que les autres préfèrent être dans le déni (rires).
Vous confiez aussi avoir trouvé un précieux allié en la personne d’Ali Reibeihi, avec qui vous co-présentez Bel et bien, qui “est un puits de culture, à chaque problème qu’on lui soumet, sa réponse est un titre de livre et un auteur” et qui est d’ailleurs également écrivain...
Oui, c’est toujours plus ou moins sur le même thème. On tourne beaucoup autour de l’anxiété ! Je crois beaucoup aux vertus de la bibliothérapie car c’est important quand on a une névrose d’être capable de prendre de la hauteur. Et dans ce domaine, s’imprégner de ce que nous propose la philosophie aide notamment beaucoup car elle permet de quitter l’émotionnel pour le conceptuel.
Un hypocondriaque est-il quelqu’un traverse son existence avec plus d’intensité que les autres, sachant que vous vous définissez comme dépendante à “ces grands désespoirs et à ces grands soulagements qui font sentir la vie de façon paroxystique” ?
Oui, je crois que je fais partie de ces personnes qui ont besoin de percevoir la vie qui coule dans leurs veines. Et c’est ce genre de chose que tu éprouves quand les résultats d’un examen que tu as passé sont positifs. Nous sommes nombreux à être accros à cette sensation.
« On cultive le soi à tout prix alors qu’on sait le bonheur réside dans ce qu’on peut donner aux autres. »
Qu’est-ce qui fait que vous êtes peu adepte des ouvrages de développement personnel dont vous dites qu’il “gagnerait à être dépersonnalisé” ?
Ce qui me gêne dans le développement personnel ; c’est justement qu'il y a le mot personnel. Et puis c’est une discipline où on trouve des coachs en tout genre, pas forcément fiables, même si une petite partie d’entre eux peut vraiment aider les gens. C’est une tendance qui explose avec les réseaux sociaux. Il me semble aussi que le développement est segmentant dans une société déjà très divisée. On cultive le soi à tout prix alors qu’on sait le bonheur réside dans ce qu’on peut donner aux autres et inversement.
À LMQPL, on aime tous les livres, notamment en format poche. Quel ouvrage de type nous recommandez-vous ?
Je pense à Vivre vite de Brigitte Giraud parce que c’est un livre qui m’a beaucoup touchée. Il explore la notion de destin qui prend de la place dans l’hypocondrie. Mais je comprends qu’il ait été considéré comme clivant et que certains ne l’aient pas compris parce que je pense qu’il faut une certaine disposition d’esprit pour l’apprécier. J’ai aussi beaucoup aimé La collision de Paul Gasnier.
Patiente zéro, d’Agathe Lecaron, 18, 90 euros, Editions Robert Laffont